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SCIENCES POLITIQUES/ ELECTIONS PRESIDENTIELLES

Les sept élections présidentielles (5/7)
1988 : "Dans les yeux, je la conteste"
 

Les affiches électorales de François Mitterrand, Jacques Chirac et Raymond Barre lors de la campagne pour la présidentielle en mars 1988. | AFP/FRANÇOIS BOUCHON

 
AFP/FRANÇOIS BOUCHON
Les affiches électorales de François Mitterrand, Jacques Chirac et Raymond Barre lors de la campagne pour la présidentielle en mars 1988.


De toutes les campagnes présidentielles, ce fut la plus baroque. D'abord parce que le général de Gaulle n'avait certainement pas imaginé que, un jour, l'élection qu'il avait placée au sommet de son édifice institutionnel opposerait le président de la République et le premier ministre en fonction. Ensuite parce que ce duel a duré deux ans, pendant lesquels les protagonistes et leurs partisans se sont affrontés à tous les niveaux de l'Etat.

 

 
Le duel télévisé Chirac-Mitterrand

Regarder la vidéo (en partenariat avec l'INA)

C'est devenu une tradition : depuis 1974, les deux candidats qualifiés pour le second tour de l'élection présidentielle s'affrontent en direct à la télévision quelques jours avant le tour décisif. Mais, pour la première fois, le duel oppose les deux têtes de l'exécutif : François Mitterrand, président de la République depuis 1981 et candidat à sa propre succession, et Jacques Chirac, nommé premier ministre au lendemain de la victoire de la droite aux élections législatives de 1986. Ce face à face inédit donne lieu à une passe d'armes entre les deux adversaires de la "cohabitation", Jacques Chirac refusant l'étiquette de "président" à François Mitterrand, lequel s'obstine à appeler son rival "M. le premier ministre"…


Entre les élections législatives de mars 1986 et la présidentielle d'avril-mai 1988, les Français ont vécu une sorte d'affrontement électoral en temps réel. La compétition se menait à coups de décisions prises (par le premier ministre) ou retardées (par le président), de négociations sur l'ordre du jour du conseil des ministres, de préséance dans les réunions internationales, de déclarations et de gestes destinés aux médias, de messages adressés à telle ou telle catégorie de Français, de coups donnés ou reçus, d'habiletés et de vacheries.

François Mitterrand et Jacques Chirac n'étaient pas jugés à leurs promesses, mais à leurs actes. Le troisième acteur était Raymond Barre, qui avait pris position contre la cohabitation et qui était ainsi engagé dans une sorte d'épreuve de vérité avec les deux "cohabitants". A l'arrière-plan, Jean-Marie Le Pen lançait des imprécations nauséabondes contre "l'établissement". Pour le reste, les autres responsables politiques, qu'ils soient ou non candidats potentiels à l'élection présidentielle, étaient réduits à des rôles de figuration.

Que Jacques Chirac soit candidat allait de soi. On le savait depuis toujours, au moins depuis la défaite de Valéry Giscard d'Estaing, le 10 mai 1981. En outre, il n'avait accepté le principe de la cohabitation et la responsabilité de diriger de nouveau le gouvernement, dix ans après avoir exercé cette fonction une première fois, que pour avoir les meilleures chances de l'emporter à l'élection présidentielle. C'était la stratégie que lui avait recommandée Edouard Balladur, en 1983, au moment où Raymond Barre s'affirmait comme le favori des électeurs de droite, désireux de tourner la page du duel Giscard-Chirac.

La candidature de l'autre premier ministre du septennat précédent était tout aussi certaine, au moins depuis l'été 1984. Il ne faisait pas de doute, enfin, que le président du Front national, après avoir collectionné les succès aux élections municipales de 1983, européennes de 1984, législatives et régionales de 1986, serait candidat à l'Elysée.

La seule incertitude concernait le titulaire de la fonction lui-même. François Mitterrand se risquerait-il à solliciter un nouveau mandat ? Il s'est gardé longtemps de le dire et a donné l'impression de douter. Selon plusieurs témoignages, son souci principal était de ne pas être battu. S'il avait un sérieux doute à ce sujet, il préférerait partir en beauté plutôt que de connaître le même sort que Giscard en 1981. Venait ensuite la question de savoir si un autre socialiste que lui - autrement dit, Michel Rocard - pouvait l'emporter. Mais cette interprétation généreuse de la pensée mitterrandienne, due à ses thuriféraires, est suspecte. Imagine-t-on que le bonheur politique ultime de Mitterrand pût consister à voir Rocard entrer après lui à l'Elysée ?

En juillet 1987, le président donne au premier secrétaire du PS, Lionel Jospin, le feu vert pour le lancement d'une campagne "implicite", dans la continuité des positions prises par le chef de l'Etat depuis le début de la cohabitation. Les socialistes préparent ainsi le terrain à une nouvelle candidature, qui paraîtra répondre à une attente.

Face à un gouvernement qui a commis quelques erreurs lourdes, de l'abolition de l'impôt sur les grandes fortunes à la suppression de l'autorisation administrative de licenciement, et qui a subi la réprobation provoquée par la mort d'un étudiant, Malik Oussekine, lors d'une manifestation contre un projet de réforme de l'enseignement supérieur, des appels surgissent de divers côtés à une nouvelle candidature du président. "Tonton, laisse pas béton !", lance le chanteur Renaud, qui popularise ainsi le nom de code donné au chef de l'Etat par les policiers des voyages officiels.

Michel Rocard, qui a publié en octobre un livre intitulé Le Coeur à l'ouvrage (éditions Odile Jacob), se lance, à tout hasard, dans une sorte de précampagne conservatoire. Mitterrand l'informe de sa décision en décembre. Quel accord est possible entre eux ? Le président ne sous-estime pas les chances de son rival. A 57 ans, Michel Rocard n'a pas seulement l'avantage de l'âge ; il peut aussi se prévaloir d'avoir vu la gauche, au pouvoir, mener la politique qu'il recommandait avant la victoire. Finalement, Mitterrand se résignera à faire du député des Yvelines son partenaire implicite, destiné à diriger le gouvernement si le président est réélu.

Le "Père de la nation", comme le surnomment ironiquement certains de ses partisans, se déclare au cours d'un entretien, sur Antenne 2, le 22 mars 1988. D'emblée, il désigne son adversaire en la personne de Jacques Chirac, ciblé de façon transparente par la mise en cause des "bandes", des "clans" et des "factions".

Cette démarche a le double avantage d'afficher que Raymond Barre - son seul concurrent véritable par la capacité à rassembler les Français - a déjà perdu, à ses yeux, la primaire interne à la droite, et de mettre le premier ministre en position d'accusé. François Mitterrand lance d'entrée de jeu une OPA sur les électeurs du centre droit : il se range à leurs côtés et leur montre du doigt l'ennemi commun, ce RPR qui les a privés de leur président, Valéry Giscard d'Estaing, en 1981, et qui va faire échouer leur candidat, Raymond Barre, en 1988.

La campagne du président est articulée de manière à paraître aussi symphonique que possible. Orchestrée par Gérard Colé et Jacques Pilhan, les deux "communicants" de l'Elysée, elle a déjà fait intervenir le PS, dont les affiches ont envoyé des signaux aux électeurs de gauche. Les "visuels" du président lui-même sont placés sous le slogan "Génération Mitterrand", présent sur trois belles affiches où ne figurent pas le poing et la rose, sigle du Parti socialiste.

On est loin de la doctrine de la gauche, selon laquelle ce sont les partis qui désignent les candidats. S'il prend soin d'associer son parti à sa démarche, François Mitterrand n'en adopte pas moins la logique présidentielle, voire présidentialiste, de ses prédécesseurs à l'Elysée. "La cohabitation profite aux cohabitants", comme les sondages n'ont cessé de le montrer, mais l'un des deux est perçu comme plus cohabitant que l'autre. Le cohabitant numéro un met tous ses soins à tirer à lui le consensus qui s'est formé, dans le pays, autour de ce compromis forcé entre la gauche et la droite.

Parti en campagne dès le mois de janvier, plus tôt qu'il ne l'aurait souhaité, parce que Raymond Barre le devançait dans les sondages, Jacques Chirac, alors âgé de 55 ans, cherche à s'affirmer d'emblée comme le candidat de la droite dans son ensemble. Il met en valeur le rôle qu'il assume en première ligne du camp conservateur, face à celui qui en est, depuis trente ans, l'ennemi principal. Il s'efforce aussi de tirer profit de son action à la tête du gouvernement.

 
Le programme qu'il publie, intitulé La Décennie du renouveau, propose d'assurer la continuité d'une entreprise engagée depuis mars 1986. Edouard Balladur, numéro deux du gouvernement, tient le centre libéral. Charles Pasqua, ministre de l'intérieur, occupe le flanc droit, face au Front national. Philippe Séguin, ministre des affaires sociales, un temps proche de certains barristes à l'Assemblée nationale, ressuscite le gaullisme de gauche. Le dispositif chiraquien est large.

Le premier ministre peut compter aussi sur la complicité du Parti républicain (PR), une des composantes de l'UDF. Valéry Giscard d'Estaing ayant annoncé, au début de 1987, qu'il n'avait pas l'intention d'être candidat l'année suivante, la confédération qu'il a créée en 1978 soutient en principe Raymond Barre. En réalité, l'ancien président est hostile à l'entreprise du député du Rhône, car ce dernier, s'il réussit, va le déposséder de son fief politique et électoral.

Aussi Giscard a-t-il "jeté la rancune à la rivière" et noué avec Jacques Chirac une alliance destinée à faire échouer Raymond Barre. Alors que celui-ci condamne par principe la cohabitation avec François Mitterrand, l'ancien président, qui en avait accepté la perspective pour lui-même en 1978, a approuvé le maire de Paris quand ce dernier a accepté de former le nouveau gouvernement en mars 1986. Cette entente entre les deux ennemis de 1981 se double d'un accord tacite entre Chirac et le PR. François Léotard et ses amis pensent qu'ils ont davantage intérêt à s'entendre avec le président du RPR. Qu'il réussisse ou qu'il échoue, leur avenir leur paraît mieux assuré de ce côté-là que de celui de Barre, avec lequel, au surplus, ils n'ont pas vraiment d'atomes crochus.

Finalement, le Centre des démocrates sociaux (CDS) est la seule composante de l'UDF qui soutienne vraiment le député du Rhône. Parti très au-dessus de Jacques Chirac dans les intentions de vote, mais avec quinze jours de retard, Raymond Barre finit, le 24 avril, avec 16,54 % des voix, 2,5 points derrière le président du RPR.

La quatrième vedette de campagne est Jean-Marie Le Pen. Le chef du Front national, passé inaperçu en 1974 avec 0,74 % des voix, incapable de réunir les parrainages nécessaires en 1981, se présente cette fois en position de force. Après la percée de son parti aux élections municipales de 1983 et européennes de 1984, il a pu, grâce à l'instauration de la représentation proportionnelle en 1986, former un groupe de 35 députés à l'Assemblée nationale, et entrer, la même année, dans les conseils régionaux. Premier candidat à se déclarer, en avril 1987, il est entré très vite en campagne.

Sur les murs, les affiches de Le Pen, soutenu par quelques riches donateurs et par la secte Moon, mettent en valeur "l'outsider", qui rêve d'une "divine surprise" le plaçant en tête de la droite au premier tour. La pression de l'extrême droite est un des éléments essentiels de l'affrontement présidentiel. Bien qu'il ait permis au Front national d'entrer à l'Assemblée nationale en faisant adopter la proportionnelle - au demeurant l'un de ses engagements de 1981 - et qu'il ait toujours eu tendance à minimiser le danger de l'extrême droite, Mitterrand apparaît à une partie des électeurs comme un rempart contre Le Pen. La droite, à l'inverse, est suspecte depuis l'accord qu'elle a passé avec le Front national, à Dreux (Eure-et-Loir), pour les élections municipales. Dans six conseils régionaux élus au suffrage universel, pour la première fois, en 1986, des ententes ont été conclues entre le RPR, l'UDF et le FN.

Arrivé en quatrième position, le 24 avril, avec 14,39 % des voix, à moins de 2 points de Raymond Barre, Jean-Marie Le Pen attend de savoir si Jacques Chirac va solliciter son appui et l'intégrer dans une éventuelle future majorité. Le président du RPR sait qu'une telle démarche rejetterait vers Mitterrand les électeurs du centre et même ceux de la droite pour qui une telle alliance est inadmissible. Bien qu'il ait accepté, selon Le Pen et Pasqua, une rencontre secrète - ce que lui-même a démenti -, Chirac exclut tout accord avec le Front national. Il laisse seulement Pasqua évoquer les "valeurs communes" qui rapprochent, selon le ministre de l'intérieur, les électeurs de la droite et ceux de l'extrême droite. Le 1er mai, Le Pen refuse de choisir entre "le mal", Jacques Chirac, et "le pire", François Mitterrand, en précisant toutefois que pas une de ses voix du premier tour ne doit se reporter sur le président sortant.

Le débat télévisé entre les deux principaux adversaires, le 28 avril, est d'une rare brutalité. L'ombre du terrorisme pèse sur l'affrontement, qui voit le premier ministre mettre le chef de l'Etat au défi de lui contester "dans les yeux" sa version de l'affaire Gordji, du nom d'un diplomate iranien soupçonné de complicité dans des attentats et qui fut néanmoins autorisé à quitter le territoire français. "Dans les yeux je la conteste", rétorque le président.

Avec 19,94 % des voix, alors que François Mitterrand en a recueilli plus de 30 %, Jacques Chirac n'a aucune chance de l'emporter au second tour. Le président sortant est réélu, le 8 mai, avec un score - 54 % - flatteur, mais inférieur à celui de De Gaulle, contre lui-même, vingt-trois ans plus tôt.

Les sept élections présidentielles (6/7)
1995 : un "ami de 30 ans"
 

Edouard Balladur, le 8 février 1995. | AFP/JOEL ROBINE

 
AFP/JOEL ROBINE
Edouard Balladur, le 8 février 1995.
 
Le dimanche 7 mai 1995, dans la soirée, une Citroën CX grise sort de l'Hôtel de Ville. Deux motos de France 2 la prennent en chasse. Les téléspectateurs assistent à la course dans Paris d'une voiture de prestige démodée, qui s'arrête civiquement aux feux rouges. Assis à l'arrière, le vainqueur de l'élection présidentielle adresse à la caméra des sourires muets. Il se réserve pour la déclaration qu'il va faire au siège de sa campagne.

 

 
Jacques Chirac à la conquête de l'électorat "jeune"

Regarder la vidéo (en partenariat avec l'INA)

Le 9 avril 1995, à deux semaines du premier tour, Jacques Chirac tient, au palais omnisports de Paris-Bercy, le meeting le plus important de sa campagne. Entouré de vedettes du show-biz et du sport, le maire de Paris promet aux 17 000 jeunes venus l'acclamer qu'« une génération va passer la main à des hommes neufs ». La conquête de l'électorat jeune est l'un des ingrédients de la victoire de Jacques Chirac en 1995. Selon un sondage BVA-Le Monde réalisé à la sortie des bureaux de vote le jour du second tour, 51 % des 18-24 ans ont voté pour le candidat du RPR, contre 49 % pour le socialiste Lionel Jospin.


Que Jacques Chirac soit élu président de la République, c'était une certitude depuis plusieurs semaines et une évidence depuis le premier tour de scrutin, le 23 avril. Pourtant, sa victoire garde quelque chose d'inattendu, de surprenant. Lui qui occupe la scène depuis si longtemps et qui l'emporte au bout de sa troisième tentative, il regarde cette caméra et ce journaliste, qui lui file le train, avec une pointe de ressentiment. Il sait qu'il revient de loin. Et cela se voit.

Quatre mois plus tôt, le 9 janvier, il s'entendait demander par Arlette Chabot, sur cette même chaîne de France 2, s'il n'envisageait pas de retirer sa candidature, vu le niveau où le situaient les sondages. A ce moment-là, le premier ministre, Edouard Balladur, après s'être déclaré candidat à l'Elysée, était monté à plus de 32 % d'intentions de vote, tandis que le maire de Paris, en campagne depuis deux mois, plafonnait à 18 %. Qui aurait parié un centime sur les chances de Jacques Chirac de retourner en sa faveur une situation aussi défavorable ? Si jamais campagne électorale fut décisive, ce fut bien celle-là ! Et aucune ne fut aussi riche de péripéties, de coups d'éclat, de coups de poker ou de coups bas.

Comme la première cohabitation, la deuxième, qui a commencé en mars 1993 par l'écrasement de la gauche aux élections législatives, a été une sorte de long prologue de l'élection présidentielle. Mais elle n'a pas mis aux prises le président de la République et le premier ministre. Elle est devenue très vite une compétition entre Jacques Chirac, président du RPR, maire de Paris, patron de la droite parlementaire cinq ans après avoir été envoyé au tapis par François Mitterrand à l'élection présidentielle de 1988, et Edouard Balladur, l'homme auquel il a confié la direction du gouvernement parce qu'il ne voulait pas aller lui-même à Matignon pour la troisième fois.

Les premiers signes de rivalité sont apparus dès l'été 1993. La gauche est muette, le PS anéanti, Mitterrand affaibli politiquement par la défaite de mars et personnellement par la maladie. Edouard Balladur a fait, lui, d'excellents débuts. La maîtrise qu'il a démontrée dans la formation et la conduite du gouvernement a été saluée par tous. La question de savoir si le premier ministre pourrait être candidat à l'élection présidentielle s'est posée, en quelque sorte, d'elle-même.

Sa "présidentiabilité" a été testée dès le printemps par la Sofres. Les sondages ont montré que les Français avaient confiance dans son action et dans celle de son gouvernement ; il est au premier rang des hommes politiques auxquels ils souhaitent voir jouer un rôle dans l'avenir.

Jacques Chirac dira plus tard qu'il n'avait pas imaginé que son "ami de trente ans", ministre d'Etat de 198 à 1988, caricaturé par Plantu, dans Le Monde, en aristocrate du XVIIIe siècle dans sa chaise à porteurs, raillé pour ses manières hautaines et chansonné en "vice-roi du Pérou", puisse devenir populaire cinq ans plus tard. Ce qui est certain, c'est que le président du RPR ne voulait pas se retrouver dans la situation de 1988, candidat à la présidence de la République tout en étant comptable de l'action du gouvernement.

Chirac a compris qu'on ne peut être élu président qu'en promettant le changement. Le premier ministre estime, lui, qu'il a rempli son contrat en apportant au maire de Paris la caution de sa compétence dans la période qui a précédé les élections et en assumant ensuite, à sa place, la charge du gouvernement. Se jugeant quitte envers Chirac, Balladur ne voit aucune raison de s'interdire d'être candidat si l'opinion publique et une partie des responsables de la majorité l'y encouragent.

La stratégie de Jacques Chirac est apparue clairement au printemps 1994. A ce moment-là, elle n'était pas spécialement dirigée contre le premier ministre, mais elle était déterminée par la compétition habituelle, dans le camp conservateur, entre les gaullistes ou néogaullistes et le centre droit. Estimant que la gauche n'a aucune chance de remporter l'élection présidentielle, le président du RPR pense que celle-ci va se jouer au sein de la droite.

A cette date, l'UDF compte deux candidats possibles : Valéry Giscard d'Estaing, qui en a pris la présidence en 1988, et Raymond Barre. Tous deux laissent planer l'hypothèse de leur candidature. Dans les deux cas, le maire de Paris juge que, pour remporter la "primaire", il doit profiter de l'affaiblissement de la gauche et chercher à gagner des voix dans l'électorat de celle-ci.

Le livre qu'il publie en juin 1994, Une nouvelle France (éditions NiL), reproche à la gauche (mais aussi à Giscard et à Barre, puisqu'il met en cause les politiques suivies depuis vingt ans) d'avoir affaibli l'action publique et la confiance des Français en celle-ci. La "fracture sociale", bien que cette formule ne figure pas dans le livre, traduit l'angle d'attaque de la candidature chiraquienne.

Partant du constat de l'exclusion sociale, qui n'a cessé de s'aggraver depuis les restructurations industrielles du début des années 1980, le maire de Paris associe dans une même réprobation les partis de gouvernement de gauche et de droite, coupables à ses yeux de partager les mêmes postulats économiques. Il se présente en homme qui cherche à conquérir le pouvoir non pas de l'intérieur du système politique, après trente ans passés dans les gouvernements de droite ou à la tête de l'opposition parlementaire, mais de l'extérieur, en cherchant à attirer l'électorat protestataire.

La situation se complique, pour lui, avec l'échec subi par Michel Rocard aux élections européennes de jui 1994. Cassé par la concurrence de Bernard Tapie, homme d'affaires et ex-ministre, qui a pris la tête des radicaux de gauche et s'est lancé dans une entreprise populiste avec la bénédiction de l'Elysée, Rocard ne peut plus être candidat à la présidentielle. Il est mis en minorité au PS, où les regards se tournent vers Jacques Delors. Celui-ci voit approcher le terme de son mandat de président de la Commission européenne. Sa candidature poserait un problème redoutable à Jacques Chirac : les sondages indiquent en effet que le maire de Paris échouerait face à Delors, quand Edouard Balladur l'emporterait sur le président de la Commission de Bruxelles.

Cela n'empêche pas Chirac de se déclarer candidat, le 4 novembre, dans un entretien au quotidien régional La Voix du Nord, à l'occasion d'une visite à Lille. Le chef du RPR multiplie ainsi les références à de Gaulle, en lançant sa campagne le jour de la Saint- Charles, qui était aussi celui qu'avait choisi le général pour se déclarer candidat à un second mandat en 1965.

En outre, Lille est la ville natale du fondateur de la Ve République. Jacques Chirac, qui s'est toujours voulu plus pompidolien que gaulliste, emprunte néanmoins quelques traits de la démarche de De Gaulle vis-à-vis de la IVe République en 1958. Il se pose en réformateur et même en "refondateur" du régime, dont Edouard Balladur est désigné, implicitement, comme le gestionnaire.

Au même moment, Jacques Delors publie un livre d'entretiens, L'Unité d'un homme (éd. Odile Jacob), possible manifeste d'une candidature éventuelle. En réalité, le 11 décembre 1994, sur TF1, il exclut de briguer la présidence de la République. Des facteurs personnels ont été évoqués pour expliquer sa décision, mais les données politiques y suffisent. Ancien ministre de François Mitterrand, ancien conseiller de Jacques Chaban-Delmas à Matignon, socialiste proche des démocrates-chrétiens du CDS, Delors sait que, s'il parvenait à l'Elysée, il ne pourrait ni gouverner avec la majorité en place ni faire en sorte que les Français en élisent une autre, conforme à ses vues.

Libéré par la décision de Jacques Delors, le maire de Paris l'est presque autant, trois jours plus tard, par le jugement qui met Bernard Tapie en liquidation judiciaire et le rend inéligible. L'électorat séduit par le discours anti- "classe politique" et anti-élites de l'homme d'affaires, qui a atteint 12 % des voix aux européennes, est à prendre.

Cependant, les dernières semaines de 1994 renforcent la position d'Edouard Balladur. Le détournement d'un Airbus d'Air France, à Alger, par un groupe islamiste, se termine, sur l'aéroport de Marignane (Bouches-du-Rhône), par un assaut du GIGN. Le bilan est de sept morts - trois passagers tués par les pirates de l'air, quatre membres du commando abattus par les gendarmes -, mais l'intervention a permis d'éviter une tragédie plus grave encore.

Le premier ministre, qui a pris les décisions essentielles au cours de cette affaire, a démontré sa capacité à faire face à une crise. Le ministre de l'intérieur, Charles Pasqua, autrefois l'un des principaux soutiens de Jacques Chirac, se rallie à Edouard Balladur. Celui-ci annonce sa candidature, le 18 janvier 1995, par une allocution prononcée dans son bureau de l'hôtel Matignon. Il est alors au faîte de sa gloire et des sondages, quasiment imbattable selon une grande partie des journalistes, des experts et des élus de la majorité.

On comprend vite que la campagne ne sera pas une guerre en dentelles. L'affaire des HLM des Hauts-de-Seine, instruite par le juge d'instruction Eric Halphen, a des conséquences dévastatrices pour le premier ministre quand il apparaît, début février, que des écoutes téléphoniques illégales ont été pratiquées avec l'aval de l'hôtel Matignon (trompé, selon Balladur, par l'utilisation d'une procédure réservée normalement aux affaires de terrorisme).

Alors que François Mitterrand est intervenu, en qualité de président du Conseil supérieur de la magistrature, pour aider le juge Halphen - cible d'une machination impliquant son beau-père, Jean-Pierre Maréchal, et un conseiller général RPR, Didier Schuller -, l'alliance nouée entre Edouard Balladur et Charles Pasqua, ministre de l'intérieur et président du conseil général des Hauts-de-Seine, se révèle ruineuse pour le chef du gouvernement.

La publication d'une circulaire réduisant la durée des études dans les instituts universitaires de technologie (IUT) provoque un mouvement de protestation chez les étudiants. Le premier ministre annule cette circulaire, dont il dira que ni lui-même ni le ministre de l'enseignement supérieur, François Fillon, n'étaient informés.

Organisée ou non, cette fuite réveille, chez les jeunes, une hostilité à Edouard Balladur qui date de son projet de contrat d'insertion professionnelle (CIP), "smic-jeunes" de funeste mémoire. Le premier ministre est affaibli, ensuite, par la révélation des rémunérations que, député, il avait continué à recevoir d'une société d'ingénierie informatique, GSI, dont il avait été le président. Plus surprenant, il lui est aussi reproché d'avoir réalisé une plus-value importante en vendant ses actions de cette société quand il est devenu ministre, en 1986, et premier ministre, en 1993, alors que la loi ne l'obligeait pas à se défaire de ces titres et qu'il ne les a cédés que par souci de netteté.

La focalisation de la campagne sur la compétition Chirac-Balladur a presque fait oublier les autres candidats, à commencer par celui du PS. Sa désignation a pourtant de quoi attirer l'attention, puisqu'elle se fait, pour la première fois, par un vote des adhérents. Moins improvisée qu'elle ne le paraît, la candidature de Lionel Jospin convainc les deux tiers des militants, contre un tiers des voix pour le premier secrétaire du parti, Henri Emmanuelli. Ségolène Royal, qui a envisagé de se présenter, puis y a renoncé, a appelé à voter blanc, option choisie par environ 4 % des quelque 80 000 participants au vote.

Entré en campagne tardivement, l'ancien dirigeant du PS et ancien ministre de l'éducation nationale surprend tout le monde en arrivant en tête du premier tour, le 23 avril, avec 23,29 % des voix, devant Jacques Chirac (20,83 %) et Edouard Balladur (18,57 %).

Naturellement, le total des voix de droite dépasse de beaucoup celui des voix de gauche et, même s'il bénéficie, au second tour, de voix qui s'étaient portées sur Jean-Marie Le Pen au premier, le candidat socialiste ne peut que s'incliner devant celui de la majorité rassemblée, sinon unie. Jacques Chirac parvient enfin au but qui est le sien depuis vingt ans.

 

 

Les sept élections présidentielles (7/7)
2002 : "Comme un coup de tonnerre

Le discours du candidat socialiste à la présidentielle 2002, Lionel Jospin, à l'issue du premier tour, retransmis au QG de campagne de Jacques Chirac à Paris, le 21 avril 2002. | AFP/PATRICK KOVARIK

 
AFP/PATRICK KOVARIK
Le discours du candidat socialiste à la présidentielle 2002, Lionel Jospin, à l'issue du premier tour, retransmis au QG de campagne de Jacques Chirac à Paris, le 21 avril 2002.

Le choc du dimanche 21 avril, quand les estimations ont montré, sans plus aucun doute possible, que Jean-Marie Le Pen avait obtenu plus de voix que Lionel Jospin et qu'il serait donc présent au second tour face à Jacques Chirac.

 

Le rassemblement des partis républicains, pour qu'en aucun cas le Front national ne puisse attirer davantage d'électeurs, le 5 mai, ni entrer en force à l'Assemblée nationale lors des élections législatives qui suivraient.

 
Les cortèges, dans les rues des grandes villes, baptême politique de nombreux jeunes, pour que le second tour soit bien un rejet catégorique de l'inacceptable, l'expression d'un pays uni pour effacer la somme d'erreurs qui avait offert à l'extrême droite un succès sans équivalent depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Plus de quatre ans après, alors que la France est entrée de nouveau en précampagne pour l'Elysée, ces jours du printemps 2002 sont toujours présents à l'arrière-plan de la vie politique. La septième élection du président de la République au suffrage universel, depuis que cette procédure a été instituée, en 1962, a changé d'objet et de nature en cours de route.

Il ne s'est plus agi, pour les Français, de choisir l'homme auquel ils voulaient confier la direction de l'Etat, mais de se prononcer pour ou contre l'extrême droite. C'est un peu comme s'il incombait à la huitième élection, en 2007, de rétablir le cours de la délibération démocratique normale entre des programmes et des personnalités également respectables.

Les mauvais augures n'avaient pas manqué pour faire de 2002 une élection étrange, sinon dangereuse. La première bizarrerie était cette cohabitation provoquée, moins de deux ans après l'arrivée de Jacques Chirac à l'Elysée, par la dissolution de l'Assemblée nationale, en avril 1997.

Dès le lendemain de la victoire de la gauche aux législatives, le match Chirac-Jospin a commencé. Pour le président de la République, il s'agissait de reconquérir son crédit politique et la capacité de représenter la droite à l'élection qui suivrait. Pour le premier ministre, l'enjeu était de tenir bon, à Matignon, pendant les cinq années de la législature, sans donner au chef de l'Etat le moindre prétexte pour une nouvelle dissolution. A ce prix, il serait le candidat naturel de la gauche à l'Elysée, même si d'autres hypothèses n'étaient pas exclues. Cette cohabitation, la plus longue de l'histoire des cohabitations, est donc devenue très vite une épreuve de qualification pour les deux "têtes de l'exécutif", selon la formule du premier ministre.

Pris en tenaille par Valéry Giscard d'Estaing et Lionel Jospin, Jacques Chirac a dû accepter de réviser la Constitution afin de réduire la durée du mandat présidentiel de sept à cinq ans. A peine cette réforme adoptée, par référendum, en septembre 2000 - les Français manifestant leur manque d'intérêt par un record d'abstentions -, le premier ministre a annoncé, devant le congrès du Parti socialiste, son intention de soumettre au Parlement un projet de loi visant à "rétablir" le calendrier électoral. Il fallait que le président de la République soit élu, en 2002, avant le renouvellement de l'Assemblée nationale, dont le mandat arrivait à échéance le premier.

Cette initiative, qui aboutit au printemps suivant, est apparue comme une quasi-déclaration de candidature. Alors qu'il avait affirmé jusqu'alors disposer de plus de pouvoir qu'aucun premier ministre de la Ve République avant lui, Lionel Jospin considérait qu'en 2002 la primauté présidentielle devrait être rétablie. La conquête individuelle de l'Elysée prenait le pas sur l'entreprise collective de la "gauche plurielle".

Cependant, avant même que Jospin ne paraisse s'éloigner ainsi de l'esprit de coalition qui avait soudé son gouvernement autour de lui depuis presque quatre ans, une rupture s'était produite quand Jean-Pierre Chevènement avait donné, fin août 2000, sa démission du poste de ministre de l'intérieur. En désaccord avec le premier ministre au sujet de la Corse, le chef du Mouvement des citoyens a préparé ainsi sa propre candidature à l'élection présidentielle.

En mars 2001, les élections municipales ont permis à la gauche de conquérir les municipalités de Paris et de Lyon, mais elles se sont soldées aussi par la perte de plusieurs villes moyennes. Au total, après la séquence catastrophique qu'avait été, pour la droite, la succession des élections législatives (mai-juin 1997), régionales (mars 1998) et européennes (juin 1999), ces municipales ont donné le sentiment que l'opposition parlementaire commençait à sortir de la crise dans laquelle sa guerre fratricide de 1995 l'avait plongée.

Les premières salves de la bataille présidentielle sont tirées au printemps et à l'été 2001. Cela commence par la révélation du passé de Lionel Jospin, qui a toujours nié avoir appartenu à un mouvement trotskiste, l'Organisation communiste internationaliste (OCI), dirigée par Pierre Lambert, mais qui doit en convenir après la publication, par Le Monde, de plusieurs témoignages qui anéantissent ses démentis.

Le 10 juin, interrogé par un député de l'opposition, à l'Assemblée nationale, il reconnaît qu'il a milité à l'OCI et présente son appartenance à cette organisation comme antérieure à son entrée au Parti socialiste. La crédibilité du premier ministre et sa réputation de rigueur et de franchise sont atteintes pour deux raisons : d'abord parce qu'il a toujours caché ce qu'il vient d'admettre ; ensuite parce qu'il continue à masquer une partie de la vérité, puisqu'il a conservé des liens avec les dirigeants de l'OCI alors même qu'il exerçait des responsabilités de premier plan, au PS, dans les années 1980.

Jacques Chirac ne tarde pas à exploiter ces facteurs d'affaiblissement de son adversaire potentiel. Lors de la traditionnelle interview télévisée du président de la République, le 14 juillet, il critique la politique du gouvernement en matière économique et sociale. Il s'attarde sur ce qu'il appelle la "déferlante" de l'insécurité, reprochant implicitement à la gauche de ne pas faire respecter "l'autorité de l'Etat". L'insécurité a été un des thèmes de campagne importants des candidats de droite, aux élections municipales, dans des villes administrées par la gauche. En outre, l'évocation de l'autorité de l'Etat renvoie à la démission de Jean-Pierre Chevènement, qui s'en est fait le champion.

La bataille se livre aussi sur le terrain des "affaires". Le 14 juillet, le président est interrogé sur des billets d'avion payés en argent liquide, qui ont été utilisés par lui-même ainsi que par son épouse et sa fille. Il assure que les accusations de fraude ou d'utilisation d'argent noir "ont fait pschitt", et il justifie son refus de répondre aux juges en disant que le chef de l'Etat "n'est pas un citoyen comme les autres".

Au contraire, Lionel Jospin, qu'un juge souhaite interroger dans le cadre de l'affaire Destrade, du nom d'un ancien député socialiste soupçonné d'avoir créé un réseau de trafic d'influence au profit du PS, fait savoir qu'il entend accéder à cette demande, en respectant la procédure prévue en pareil cas. Il propose donc lui-même au conseil des ministres d'autoriser cette audition, qui a lieu, le 19 novembre, au domicile privé du premier ministre.

La cohabitation devient un concours de capacité présidentielle ou de "statesmanship" en temps réel. Les attentats du 11-Septembre, à New York et à Washington, permettent au président, qui avait programmé un voyage dans ces deux villes, de se mettre en valeur sur la scène internationale. Inversement, l'explosion de l'usine AZF, le 21 septembre, à Toulouse, donne le premier rôle au chef du gouvernement, l'accident s'étant produit, de surcroît, dans le département dont il est l'élu. Pendant ce temps-là, l'espace médiatique est disponible pour une autre bataille, celle du troisième homme ou de la troisième place.

Beaucoup de candidats se sont annoncés ou déclarés. La scission intervenue au Front national, fin 1998, a pour conséquence que Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret sont tous les deux entrés en campagne. Chez les trotskistes, Arlette Laguiller (LO) et Olivier Besancenot (LCR) sont en piste, bientôt rejoints par Daniel Gluckstein au nom du Parti des travailleurs, qui a succédé à l'OCI. Le secrétaire national du Parti communiste, Robert Hue, déjà candidat en 1995, a repris le collier. En décembre, le Parti radical de gauche donnera son investiture à Christiane Taubira.

La situation est plus chaotique chez les Verts, après la désignation, en juin 2001, d'Alain Lipietz, dont les relations avec les nationalistes corses, révélées en septembre, ont fait capoter la candidature et ramené dans le jeu Noël Mamère. A droite, Alain Madelin, depuis un an, et Christine Boutin, depuis juin, tentent de valoriser leurs petits fonds de commerce, radicalement libéral pour l'un, religieusement conservateur pour l'autre.

Mais ce sont surtout deux outsiders qui occupent les médias. Deux centristes, en fait : Jean-Pierre Chevènement, qui a lancé sa campagne devant cinq mille personnes, à Vincennes, le 9 septembre, et François Bayrou, président de l'UDF, candidat semi-déclaré depuis le printemps 2000.

L'ancien ministre de l'intérieur place sa candidature sous le signe d'un Pôle républicain destiné à réunir des "républicains des deux rives", selon l'une de ses formules fétiches, et réserve l'essentiel de ses coups à Lionel Jospin. L'ancien dirigeant de ce qui fut présenté comme l'aile gauche du PS est placé par les sondages, à la fin de l'année, en tête des candidats au rôle de "troisième homme", avec 12 % à 14 % des intentions de vote.

François Bayrou a fort à faire, de son côté, pour résister à la pression du RPR. Dès le début décembre, l'Union en mouvement (UEM), organisée par Alain Juppé, bloque les tentatives du président de l'UDF pour structurer un courant en sa faveur chez les députés de l'opposition.

En février 2002, Jacques Chirac déclenchera, par l'entremise de Philippe Douste-Blazy, une initiative de parlementaires UDF appelant à voter dès le premier tour pour le président sortant. Alors que Chevènement devra se contenter de dépasser tout juste 5 % des voix - derrière Arlette Laguiller - et d'être ainsi remboursé de ses frais de campagne, Bayrou, avec pas loin de 7 %, atteindra un score finalement méritoire dans un contexte aussi défavorable.

Jacques Chirac avait prévu de calquer son calendrier sur celui de François Mitterrand, entré en campagne fin mars 1988, mais la rumeur précédant la parution d'un livre d'Eric Halphen, juge d'instruction des affaires de Paris et des Hauts-de-Seine, a alarmé l'Elysée. Le président déclare donc sa candidature le 11 février. Le premier ministre accélère, lui aussi, et entre en lice, dix jours plus tard, et accompagne sa candidature d'une étrange déclaration, sur TF1, selon laquelle son programme "n'est pas socialiste", mais "moderne".

La bataille du premier tour s'engage dans la confusion, avec un nombre sans précédent de seize candidats, quand "le chasseur" Jean Saint-Josse et l'écologiste de droite Corinne Lepage réunissent les cinq cents parrainages nécessaires. Autre record : les sondages indiquent que les Français ne se sont jamais intéressés aussi peu à une campagne présidentielle.

Les attaques de ses partenaires de la gauche plurielle et celles de l'extrême gauche font baisser les intentions de vote en faveur du premier ministre. Le président sortant subit, lui aussi, une érosion, mais il est parti de plus haut. Surtout, le candidat dont la progression est la plus spectaculaire est Jean-Marie Le Pen, mais les enquêtes le situent au-dessous de son niveau réel. Aussi la surprise est-elle totale, chez beaucoup de citoyens, lorsque le chef du Front national, avec 16,86 % des voix, devance Lionel Jospin (16,18

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