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| /http%3A%2F%2Fmedias.lemonde.fr%2Fmmpub%2Fimg%2Flet%2Fd.gif) e toutes les campagnes présidentielles, ce fut la plus baroque. D'abord parce que le général de Gaulle n'avait certainement pas imaginé que, un jour, l'élection qu'il avait placée au sommet de son édifice institutionnel opposerait le président de la République et le premier ministre en fonction. Ensuite parce que ce duel a duré deux ans, pendant lesquels les protagonistes et leurs partisans se sont affrontés à tous les niveaux de l'Etat. /http%3A%2F%2Fmedias.lemonde.fr%2Fmmpub%2Fimg%2Ficn%2Ffl-fen.gif) | Le duel télévisé Chirac-Mitterrand | | Regarder la vidéo (en partenariat avec l'INA) C'est devenu une tradition : depuis 1974, les deux candidats qualifiés pour le second tour de l'élection présidentielle s'affrontent en direct à la télévision quelques jours avant le tour décisif. Mais, pour la première fois, le duel oppose les deux têtes de l'exécutif : François Mitterrand, président de la République depuis 1981 et candidat à sa propre succession, et Jacques Chirac, nommé premier ministre au lendemain de la victoire de la droite aux élections législatives de 1986. Ce face à face inédit donne lieu à une passe d'armes entre les deux adversaires de la "cohabitation", Jacques Chirac refusant l'étiquette de "président" à François Mitterrand, lequel s'obstine à appeler son rival "M. le premier ministre"… |
| | Entre les élections législatives de mars 1986 et la présidentielle d'avril-mai 1988, les Français ont vécu une sorte d'affrontement électoral en temps réel. La compétition se menait à coups de décisions prises (par le premier ministre) ou retardées (par le président), de négociations sur l'ordre du jour du conseil des ministres, de préséance dans les réunions internationales, de déclarations et de gestes destinés aux médias, de messages adressés à telle ou telle catégorie de Français, de coups donnés ou reçus, d'habiletés et de vacheries. François Mitterrand et Jacques Chirac n'étaient pas jugés à leurs promesses, mais à leurs actes. Le troisième acteur était Raymond Barre, qui avait pris position contre la cohabitation et qui était ainsi engagé dans une sorte d'épreuve de vérité avec les deux "cohabitants". A l'arrière-plan, Jean-Marie Le Pen lançait des imprécations nauséabondes contre "l'établissement". Pour le reste, les autres responsables politiques, qu'ils soient ou non candidats potentiels à l'élection présidentielle, étaient réduits à des rôles de figuration. Que Jacques Chirac soit candidat allait de soi. On le savait depuis toujours, au moins depuis la défaite de Valéry Giscard d'Estaing, le 10 mai 1981. En outre, il n'avait accepté le principe de la cohabitation et la responsabilité de diriger de nouveau le gouvernement, dix ans après avoir exercé cette fonction une première fois, que pour avoir les meilleures chances de l'emporter à l'élection présidentielle. C'était la stratégie que lui avait recommandée Edouard Balladur, en 1983, au moment où Raymond Barre s'affirmait comme le favori des électeurs de droite, désireux de tourner la page du duel Giscard-Chirac. La candidature de l'autre premier ministre du septennat précédent était tout aussi certaine, au moins depuis l'été 1984. Il ne faisait pas de doute, enfin, que le président du Front national, après avoir collectionné les succès aux élections municipales de 1983, européennes de 1984, législatives et régionales de 1986, serait candidat à l'Elysée. La seule incertitude concernait le titulaire de la fonction lui-même. François Mitterrand se risquerait-il à solliciter un nouveau mandat ? Il s'est gardé longtemps de le dire et a donné l'impression de douter. Selon plusieurs témoignages, son souci principal était de ne pas être battu. S'il avait un sérieux doute à ce sujet, il préférerait partir en beauté plutôt que de connaître le même sort que Giscard en 1981. Venait ensuite la question de savoir si un autre socialiste que lui - autrement dit, Michel Rocard - pouvait l'emporter. Mais cette interprétation généreuse de la pensée mitterrandienne, due à ses thuriféraires, est suspecte. Imagine-t-on que le bonheur politique ultime de Mitterrand pût consister à voir Rocard entrer après lui à l'Elysée ? En juillet 1987, le président donne au premier secrétaire du PS, Lionel Jospin, le feu vert pour le lancement d'une campagne "implicite", dans la continuité des positions prises par le chef de l'Etat depuis le début de la cohabitation. Les socialistes préparent ainsi le terrain à une nouvelle candidature, qui paraîtra répondre à une attente. Face à un gouvernement qui a commis quelques erreurs lourdes, de l'abolition de l'impôt sur les grandes fortunes à la suppression de l'autorisation administrative de licenciement, et qui a subi la réprobation provoquée par la mort d'un étudiant, Malik Oussekine, lors d'une manifestation contre un projet de réforme de l'enseignement supérieur, des appels surgissent de divers côtés à une nouvelle candidature du président. "Tonton, laisse pas béton !", lance le chanteur Renaud, qui popularise ainsi le nom de code donné au chef de l'Etat par les policiers des voyages officiels. Michel Rocard, qui a publié en octobre un livre intitulé Le Coeur à l'ouvrage (éditions Odile Jacob), se lance, à tout hasard, dans une sorte de précampagne conservatoire. Mitterrand l'informe de sa décision en décembre. Quel accord est possible entre eux ? Le président ne sous-estime pas les chances de son rival. A 57 ans, Michel Rocard n'a pas seulement l'avantage de l'âge ; il peut aussi se prévaloir d'avoir vu la gauche, au pouvoir, mener la politique qu'il recommandait avant la victoire. Finalement, Mitterrand se résignera à faire du député des Yvelines son partenaire implicite, destiné à diriger le gouvernement si le président est réélu. Le "Père de la nation", comme le surnomment ironiquement certains de ses partisans, se déclare au cours d'un entretien, sur Antenne 2, le 22 mars 1988. D'emblée, il désigne son adversaire en la personne de Jacques Chirac, ciblé de façon transparente par la mise en cause des "bandes", des "clans" et des "factions". Cette démarche a le double avantage d'afficher que Raymond Barre - son seul concurrent véritable par la capacité à rassembler les Français - a déjà perdu, à ses yeux, la primaire interne à la droite, et de mettre le premier ministre en position d'accusé. François Mitterrand lance d'entrée de jeu une OPA sur les électeurs du centre droit : il se range à leurs côtés et leur montre du doigt l'ennemi commun, ce RPR qui les a privés de leur président, Valéry Giscard d'Estaing, en 1981, et qui va faire échouer leur candidat, Raymond Barre, en 1988. La campagne du président est articulée de manière à paraître aussi symphonique que possible. Orchestrée par Gérard Colé et Jacques Pilhan, les deux "communicants" de l'Elysée, elle a déjà fait intervenir le PS, dont les affiches ont envoyé des signaux aux électeurs de gauche. Les "visuels" du président lui-même sont placés sous le slogan "Génération Mitterrand", présent sur trois belles affiches où ne figurent pas le poing et la rose, sigle du Parti socialiste. On est loin de la doctrine de la gauche, selon laquelle ce sont les partis qui désignent les candidats. S'il prend soin d'associer son parti à sa démarche, François Mitterrand n'en adopte pas moins la logique présidentielle, voire présidentialiste, de ses prédécesseurs à l'Elysée. "La cohabitation profite aux cohabitants", comme les sondages n'ont cessé de le montrer, mais l'un des deux est perçu comme plus cohabitant que l'autre. Le cohabitant numéro un met tous ses soins à tirer à lui le consensus qui s'est formé, dans le pays, autour de ce compromis forcé entre la gauche et la droite. Parti en campagne dès le mois de janvier, plus tôt qu'il ne l'aurait souhaité, parce que Raymond Barre le devançait dans les sondages, Jacques Chirac, alors âgé de 55 ans, cherche à s'affirmer d'emblée comme le candidat de la droite dans son ensemble. Il met en valeur le rôle qu'il assume en première ligne du camp conservateur, face à celui qui en est, depuis trente ans, l'ennemi principal. Il s'efforce aussi de tirer profit de son action à la tête du gouvernement. Le programme qu'il publie, intitulé La Décennie du renouveau, propose d'assurer la continuité d'une entreprise engagée depuis mars 1986. Edouard Balladur, numéro deux du gouvernement, tient le centre libéral. Charles Pasqua, ministre de l'intérieur, occupe le flanc droit, face au Front national. Philippe Séguin, ministre des affaires sociales, un temps proche de certains barristes à l'Assemblée nationale, ressuscite le gaullisme de gauche. Le dispositif chiraquien est large. Le premier ministre peut compter aussi sur la complicité du Parti républicain (PR), une des composantes de l'UDF. Valéry Giscard d'Estaing ayant annoncé, au début de 1987, qu'il n'avait pas l'intention d'être candidat l'année suivante, la confédération qu'il a créée en 1978 soutient en principe Raymond Barre. En réalité, l'ancien président est hostile à l'entreprise du député du Rhône, car ce dernier, s'il réussit, va le déposséder de son fief politique et électoral. Aussi Giscard a-t-il "jeté la rancune à la rivière" et noué avec Jacques Chirac une alliance destinée à faire échouer Raymond Barre. Alors que celui-ci condamne par principe la cohabitation avec François Mitterrand, l'ancien président, qui en avait accepté la perspective pour lui-même en 1978, a approuvé le maire de Paris quand ce dernier a accepté de former le nouveau gouvernement en mars 1986. Cette entente entre les deux ennemis de 1981 se double d'un accord tacite entre Chirac et le PR. François Léotard et ses amis pensent qu'ils ont davantage intérêt à s'entendre avec le président du RPR. Qu'il réussisse ou qu'il échoue, leur avenir leur paraît mieux assuré de ce côté-là que de celui de Barre, avec lequel, au surplus, ils n'ont pas vraiment d'atomes crochus. Finalement, le Centre des démocrates sociaux (CDS) est la seule composante de l'UDF qui soutienne vraiment le député du Rhône. Parti très au-dessus de Jacques Chirac dans les intentions de vote, mais avec quinze jours de retard, Raymond Barre finit, le 24 avril, avec 16,54 % des voix, 2,5 points derrière le président du RPR. La quatrième vedette de campagne est Jean-Marie Le Pen. Le chef du Front national, passé inaperçu en 1974 avec 0,74 % des voix, incapable de réunir les parrainages nécessaires en 1981, se présente cette fois en position de force. Après la percée de son parti aux élections municipales de 1983 et européennes de 1984, il a pu, grâce à l'instauration de la représentation proportionnelle en 1986, former un groupe de 35 députés à l'Assemblée nationale, et entrer, la même année, dans les conseils régionaux. Premier candidat à se déclarer, en avril 1987, il est entré très vite en campagne. Sur les murs, les affiches de Le Pen, soutenu par quelques riches donateurs et par la secte Moon, mettent en valeur "l'outsider", qui rêve d'une "divine surprise" le plaçant en tête de la droite au premier tour. La pression de l'extrême droite est un des éléments essentiels de l'affrontement présidentiel. Bien qu'il ait permis au Front national d'entrer à l'Assemblée nationale en faisant adopter la proportionnelle - au demeurant l'un de ses engagements de 1981 - et qu'il ait toujours eu tendance à minimiser le danger de l'extrême droite, Mitterrand apparaît à une partie des électeurs comme un rempart contre Le Pen. La droite, à l'inverse, est suspecte depuis l'accord qu'elle a passé avec le Front national, à Dreux (Eure-et-Loir), pour les élections municipales. Dans six conseils régionaux élus au suffrage universel, pour la première fois, en 1986, des ententes ont été conclues entre le RPR, l'UDF et le FN. Arrivé en quatrième position, le 24 avril, avec 14,39 % des voix, à moins de 2 points de Raymond Barre, Jean-Marie Le Pen attend de savoir si Jacques Chirac va solliciter son appui et l'intégrer dans une éventuelle future majorité. Le président du RPR sait qu'une telle démarche rejetterait vers Mitterrand les électeurs du centre et même ceux de la droite pour qui une telle alliance est inadmissible. Bien qu'il ait accepté, selon Le Pen et Pasqua, une rencontre secrète - ce que lui-même a démenti -, Chirac exclut tout accord avec le Front national. Il laisse seulement Pasqua évoquer les "valeurs communes" qui rapprochent, selon le ministre de l'intérieur, les électeurs de la droite et ceux de l'extrême droite. Le 1er mai, Le Pen refuse de choisir entre "le mal", Jacques Chirac, et "le pire", François Mitterrand, en précisant toutefois que pas une de ses voix du premier tour ne doit se reporter sur le président sortant. Le débat télévisé entre les deux principaux adversaires, le 28 avril, est d'une rare brutalité. L'ombre du terrorisme pèse sur l'affrontement, qui voit le premier ministre mettre le chef de l'Etat au défi de lui contester "dans les yeux" sa version de l'affaire Gordji, du nom d'un diplomate iranien soupçonné de complicité dans des attentats et qui fut néanmoins autorisé à quitter le territoire français. "Dans les yeux je la conteste", rétorque le président. Avec 19,94 % des voix, alors que François Mitterrand en a recueilli plus de 30 %, Jacques Chirac n'a aucune chance de l'emporter au second tour. Le président sortant est réélu, le 8 mai, avec un score - 54 % - flatteur, mais inférieur à celui de De Gaulle, contre lui-même, vingt-trois ans plus tôt. |