| Analyse Jospin : faux mea culpa, vraie réhabilitation, par Arnaud Leparmentier LE MONDE | 28.08.06 | | |
l ne manque plus que le candidat. A l'université d'été de La Rochelle, les socialistes n'ont pas progressé sur le sujet. Au contraire, le doute a été instillé. Ségolène Royal reste la mieux placée dans les sondages pour porter les couleurs du PS lors de la présidentielle de 2007, mais elle a essuyé une offensive de l'appareil du parti. Et les non-dits de son compagnon François Hollande et de Lionel Jospin, qui rêvent d'être candidat de recours, ont obscurci l'horizon dans un parti habitué aux coups de théâtre.
En revanche, les socialistes, convaincus d'être portés par le vent de la victoire, ont franchi une étape importante avec Lionel Jospin et ses larmes de colère et d'émotion. En exerçant franchement le droit d'inventaire sur les erreurs qui ont conduit à l'élimination de la gauche le 21 avril 2002, ils ont réalisé un mea culpa en trompe-l'oeil, qui est en réalité une réhabilitation de l'action gouvernementale.
Cette analyse du passé va aider le parti à se mettre en ordre de bataille pour reconquérir le pouvoir. Les socialistes ne se sont plus contentés d'accuser la multiplication des candidatures à gauche et la campagne de la droite sur la criminalité, ils ont accepté leur part de responsabilité.
Lionel Jospin a reconnu ne pas avoir "fait la meilleure campagne" en 2002. Tout en se refusant à "l'autoflagellation", l'ancien premier ministre a admis avoir fait des erreurs en tant que chef de gouvernement. "Je regrette de ne pas avoir traduit en action politique la réforme des retraites qui était prête", a estimé M. Jospin, qui a jugé, dans la foulée de son ancienne ministre du travail Martine Aubry, qu'il aurait fallu "aller moins vite sur les 35 heures à l'hôpital". Vis-à-vis des partenaires sociaux, il a aussi jugé qu'à l'avenir, il faudrait trouver "un nouvel équilibre entre la loi et le contrat".
Ces paroles ont permis à M. Jospin de se réconcilier avec son parti. Elles vont surtout permettre aux militants de se réapproprier l'action entreprise entre 1997 et 2002. Car ce mea culpa s'est accompagné d'une vigoureuse réhabilitation de l'exercice du pouvoir par la gauche. "Si la partie s'est mal terminée, cela ne signifie pas que pendant cinq ans, nous l'avons mal conduite", a jugé M. Jospin, qui a dénoncé "dans la gauche française une nostalgie révolutionnaire ou une culture de la faute qui la pousse à ne pas savoir assumer ce qu'elle fait même quand elle le fait bien".
"Qui a réhabilité la valeur travail, la gauche ou la droite ?", a lancé l'ex-premier ministre, mettant en avant les 2,1 millions d'emplois créés en cinq ans contre 100 000 pour la droite, alors qu'on lui reproche les 35 heures. Dans la même veine, Mme Aubry a répondu aux jeunes socialistes dans un tonnerre d'applaudissements, que ce dont elle était la plus fière était la couverture maladie universelle (CMU), tandis que l'ex-ministre des finances M. Strauss-Kahn citait les emplois-jeunes.
La revendication de ces réformes de gauche aide les candidats à l'investiture, tous anciens de l'équipe Jospin, à sortir de "la mauvaise conscience, cette faiblesse de la gauche", selon l'expression de M. Jospin.
La victoire du non au référendum du 29 mai 1995 sur la Constitution européenne, critiquée pour son libéralisme, laissait craindre la poursuite des surenchères d'extrême gauche. Cette tendance est, pour l'instant, refoulée et la direction du PS s'en réjouit.
En novembre 2005, la synthèse du Mans a conduit à l'implosion du NPS d'Arnaud Montebourg, Vincent Peillon et Henri Emmanuelli. En février 2006, Ségolène Royal a vanté une partie de l'action de Tony Blair qu'elle juge caricaturée, sans que sa popularité s'effondre. A l'extérieur du parti, la pression est retombée : ni la communiste Marie-George Buffet, ni le syndicaliste José Bové, ni le trotskiste Olivier Besancenot ne parviennent à fédérer la gauche du non, tandis que l'association Attac, temple de l'altermondialisme antilibéral, implose.
Le résultat s'est vu lors de l'élaboration du "projet socialiste" en juin. Catalogue de revendications à la Prévert, il n'en défend pas moins un projet inspiré du modèle scandinave, avec impôts et dépenses publiques élevées. Les propositions les plus à gauche sont celles inspirées par Laurent Fabius : contrôle public à 100 % d'EDF, smic à 1 500 euros ou suppression des stock-options, à l'exception des entreprises en création. Des mesures qui peuvent être contestées par la droite ou jugées coûteuses, mais qui s'inscrivent dans le champ de la social-démocratie.
Le retour aux affaires implique, a revendiqué Lionel Jospin, d'"admettre le relativisme en politique". "Je préfère qu'on fasse le "pas assez" que pas du tout", a complété François Hollande. "Oui, il faut accepter le compromis pour avancer. Cela fait un moment que je ne suis plus marxiste", a lancé Dominique Strauss-Kahn. Quant à Jack Lang, il a estimé que "les bloqueurs professionnels sont une armée : les administrations, les banques... Il faut libérer la société de ses entraves, donner au pays l'envie d'avoir envie". Les militants ont plutôt suivi le mouvement. L'heure était aux débats responsables, hormis une diatribe du président des jeunes socialistes Razzye Hammadi contre Microsoft.
Fort de son "projet", qualifié à La Rochelle de "socialiste" par Lionel Jospin, le PS entend tenir un discours plus ferme vis-à-vis des autres partis de gauche dans le cadre d'une union de la gauche, toujours recherchée. Le contexte est favorable : à gauche du PS, les partis sont divisés et les derniers scrutins ont montré que le cruel souvenir du 21 avril devrait conduire, cette fois, à un vote utile dès le premier tour.
Pour éviter la multiplication des candidatures, François Hollande négocie d'ailleurs le ralliement à la présidentielle des radicaux et des partisans de Jean-Pierre Chevènement en échange de circonscriptions aux législatives. Il propose d'élaborer des propositions communes avec les Verts et les communistes - dépendants du PS pour gagner des sièges à la l'Assemblée - afin de constituer une confédération de la gauche, "censée soutenir un futur gouvernement".
Mais M. Jospin a rappelé les partenaires à la responsabilité. "J'ai parfois envie de demander à Marie-George Buffet, qui fut cinq ans ministre de mon gouvernement, ce qu'elle avait bien pu faire (...) pour ne pas en être fière et en jamais parler". Avertissement semblable au mouvement Vert, "encore mal préparé à l'exercice des responsabilités, y compris parfois au niveau local".
Quant à la LCR et Lutte ouvrière, auxquelles François Hollande a refusé la qualité de "gauche de la gauche", ce qui laisserait entendre que le PS n'est pas authentiquement de gauche, il refuse de leur donner des parrainages pour la présidentielle. L'extrême gauche "a le droit de ne pas gouverner avec la gauche, mais qu'elle ne nous empêche pas de le faire", s'est exclamé François Hollande.
En dépit de ses querelles de personnes, à La Rochelle, le PS s'est fixé un devoir de victoire. Pour gouverner durablement.