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e long de la route de Moguer à Mazagon, encore chaude dans le soleil déclinant, marchent de petits groupes de femmes blondes portant des sacs en plastique remplis de courses. D'autres, qu'elles croisent, tirent sur l'asphalte poussiéreux de cahotantes valises à roulettes. A un carrefour, trois femmes mûres font du stop. Elles s'annoncent polonaises et côtoient deux jeunes Marocains, arrivés de Marrakech et Meknès. Derrière eux, de chaque côté de la route, s'étendent à perte de vue des champs de fraisiers.
En ce début juin, la plupart d'entre eux ne portent plus de fruits. Partout, dans la région andalouse de Huelva, la récolte de la fraise touche à sa fin. Dans les cohortes de saisonnières, elles sont nombreuses à marcher déjà vers l'autocar qui, en trois jours et trois nuits, les ramènera chez elles. Garé sur un terrain poussiéreux à la sortie de Palos de la Frontera, un vieil autobus, qu'elles appellent "le camion", attend ces partantes pressées de rentrer au pays maintenant que le travail manque.
Plus loin, vers la station balnéaire de Mazagon, un chemin de terre s'enfonce entre les champs vers un complexe chimique dont les cheminées dominent la plaine sablonneuse. Au milieu des serres encore en activité ou déjà démontées, se succèdent des maisonnettes blanches à toit plat : une porte métallique, deux fenêtres.
Ce sont des dortoirs : brûlants l'été, froids l'hiver. Là sont logées les dizaines de milliers de ramasseuses étrangères, ces saisonnières qui font la richesse de la région de Huelva, petit coin d'Andalousie océanique devenu, depuis les années 1970, le paradis de la fraise. Bien qu'espagnole, cette agriculture, essentiellement exportatrice, avec ses milliers de tonnes de fruits produits chaque année (286 000 en 2004, 87 % à l'export), n'a plus grand-chose de méditerranéen, hormis son nom.
Huelva est le royaume de la fraise camarosa, une variété brevetée. Les semences ont été mises au point au soleil de la Californie. C'est là que le pionnier espagnol, Antonio Médina, est allé se fournir, dans les années 1960. C'est toujours le cas. Aujourd'hui, l'entreprise Las Madres y achète les plants, puis les commercialise, après pépiniérage, dans toute la région.
La cueillette de la fraise reste totalement manuelle. La main-d'oeuvre est donc un élément majeur du coût de production de ce fruit fragile, et une préoccupation permanente des producteurs. Aujourd'hui, elle vient du Maroc, de pays subsahariens, un peu d'Amérique latine et pour plus de la moitié d'Europe centrale et de l'Est, majoritairement de Pologne et de Roumanie. Ce sont ces femmes qu'on voit marcher sur les chemins ou qu'on aperçoit depuis la route faire leur lessive près de leurs dortoirs blancs, interdits aux hommes et cernés de grillages.
Depuis le milieu des années 1990, la plupart viennent dans le cadre d'un "contrat d'origine" signé par les gouvernements de Varsovie et de Bucarest avec l'Espagne. Il s'agit d'une forme d'"immigration choisie", mais temporaire, mise en place par les organismes patronaux espagnols de la fraise. Leurs représentants se rendent sur place pour choisir leurs bras, après une sélection sur dossier effectuée par les gouvernements. Le succès est au rendez-vous.
Une Roumaine de Bucarest se souvient qu'"au moins 4 000 personnes attendaient devant le bureau le jour de l'embauche". Elle a campé là "trois jours et deux nuits" avant l'ouverture des inscriptions. Hormis le fait qu'elle n'était "pas grosse", elle ne sait pas pourquoi elle a été choisie. La seule question qui lui fut posée fut de savoir "si elle connaissait quelqu'un en Espagne". Elle n'y connaissait personne, elle a été prise. Ce jour-là fut, dit-elle, "certainement (son) jour de chance".
L'étonnement initial s'accroît encore quand on parle avec ces femmes. Roumaine de 23 ans, Cristina est venue la première fois en 2004, avec sa mère de 45 ans. Elle a trouvé le travail "correct" et précise : "Je suis jeune, j'ai des forces, alors ça allait. A 27 euros la journée et 35 jours de travail sur trois mois passés ici, j'ai pu payer mon année universitaire en droit et langues étrangères."
Depuis, elle est revenue chaque année. A Huelva, elle a eu des ennuis avec un patron harceleur, contre lequel elle a gagné son procès. Les 500 euros d'indemnités, dit-elle, vont bien l'aider quand elle s'en retournera, une fois la cueillette terminée, passer ses examens au pays. Sa mère, seule pour élever deux filles, a abandonné son métier de comptable pour venir cueillir la fraise. Quant à la soeur de Christina, elle est restée au pays, où elle étudie la médecine.
Eléna, une Ukrainienne de 26 ans, a fait une école hôtelière. Elle a pu obtenir la possibilité de rallier l'Espagne parce que sa belle-mère est une actrice très célèbre dans son pays. Rencontrée au siège de la COAG (Coordination des organisations d'agriculteurs et d'éleveurs, le plus à gauche des syndicats paysans espagnols), une autre Cristina, 32 ans, est devenue, après quatre saisons aux fraises, "médiatrice" du syndicat d'agriculteurs. Auparavant, elle ne connaissait rien à l'agriculture : elle était directrice de publicité en Roumanie !
Interrogée sur sa présence en Andalousie, elle hausse les épaules : "Le salaire est tellement plus grand." Quant à la médiatrice bénévole roumaine de la Croix-Rouge, qui vient d'être honorée d'une médaille, elle aussi ramasse la fraise : dans la vie, elle est diplômée de sociologie et de psychologie...
Si elles se disent finalement heureuses d'être venues ici, ces femmes parlent aussi volontiers de la dureté des conditions de travail. Deux Gitanes de Bucarest montrent leurs reins en grimaçant : "Difficile, trop difficile", dit la plus jeune, 30 ans et deux enfants au pays. Michaëla, 37 ans, qui a laissé son gamin de 9 ans chez sa mère, était ouvrière dans le textile avant de devenir chômeuse. En Espagne, elle a travaillé chez un propriétaire qui employait près de cent ramasseuses. La chef d'équipe était roumaine et "très, très dure", raconte-t-elle. "Les jours de presse, on ne te laissait pas aller aux toilettes ni même boire tant que tu n'avais pas rempli toutes tes cagettes."