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La "valeur ajoutée", un mythe pour sauver l'Occident

 

Face à la concurrence montante des nouveaux pays de marché, qui dessine le visage redouté de la mondialisation, la cause paraît entendue : le salut des pays développés passe par la course à la valeur ajoutée - la course en tête, bien sûr. Prime à l'innovation, au secteur des services, à l'économie de la connaissance et du savoir ; les pouvoirs publics multiplient les variations sur des thèmes qui ont largement inspiré les objectifs de Lisbonne, qui visent à faire de l'Union européenne "la puissance économique mondiale la plus compétitive du monde". Mais voilà que des opérations financières comme celle tentée par Mittal sur Arcelor, des émergences sectorielles remarquées, comme celle de l'Inde sur les médicaments génériques, ou de simples données statistiques, comme celles portant sur le nombre de diplômés de l'enseignement supérieur sortant chaque année des universités chinoises ou indiennes, posent avec de plus en plus d'insistance la question qui dérange : et si la fuite vers la valeur ajoutée n'était qu'une illusion de plus que l'Occident - et en particulier l'Europe - agitait pour se cacher la réalité ?

 

Pour mettre en question le privilège séculaire de l'Occident et celui, plus récent, du Japon, dans les activités à forte valeur ajoutée, il ne suffit pas de signaler le préjugé vaguement raciste qui demeure sous-jacent à tant d'analyses sur la répartition mondiale des activités. C'est qu'une grande partie des raisons structurelles qui ont assuré la richesse de l'Occident disparaissent ou s'amenuisent avec une rapidité généralement sous-appréciée.

La course au savoir se fonde en Asie sur des cultures qui privilégient l'intellectuel, le savant ou le lettré ; l'élément nouveau est qu'elle trouve les infrastructures qui la font déboucher sur l'économie. L'envie d'apprendre et de savoir pour agir ou pour réussir traverse des pays qui organisent une méritocratie d'autant plus efficace qu'elle repose sur une immense base démographique. C'est le cas en Chine, où tous les dirigeants du Parti communiste sont des ingénieurs, à commencer par son président actuel, Hu Jintao, ingénieur hydraulicien de formation. C'est le cas en Inde, où les instituts universitaires de technologie, qui ont formé des générations d'ingénieurs et de techniciens de très haut niveau, se voient maintenant concurrencés par des instituts plus orientés vers le management, dont l'Indian Institute of Planning and Management, qui, avec ses neuf campus, essaime déjà à Dubaï, Singapour... et Londres. Dans l'industrie des MBA, qui se constitue à vitesse accélérée, la présence de l'Inde et de la Chine est significative. Le monopole du savoir et des formations supérieures n'est déjà plus occidental - et c'est par centaines de milliers que les diplômés sortent chaque année de leur cycle de formation supérieure en Inde et en Chine...

Que dire de l'enrichissement accéléré des familles d'entrepreneurs en Inde et du capitalisme institutionnel chinois ? Des salaires maintenus bas, des produits et prestations qui remontent dans la chaîne de valeur et accèdent aux marchés des pays riches, un marché national qui prend chaque année plus de consistance ; les ingrédients sont réunis pour que les écarts coût du capital-prix du travail-prix de vente, qui ont tant bénéficié aux groupes occidentaux, jouent dorénavant autant et plus à l'avantage des groupes locaux. Les perspectives de constitution de marchés domestiques solvables dans des pays de 1,3 et 1,5 milliard d'habitants permettront de constituer de formidables masses de manoeuvre financières ; des milliardaires de 40 ou 50 ans sont prêts à réclamer leur place, toute leur place, dans le jeu des fusions-acquisitions ; des groupes indiens ou chinois pourront bientôt acheter toutes les sociétés occidentales cotées dont les savoirs, les réseaux ou les marques leur seront utiles - et dont le capital demeure dispersé, sous-valorisé ou fragile du fait de l'absence manifeste de stratégies d'actionnariat, caractéristique de tant de sociétés européennes.

Dans l'appréciation du nouveau jeu concurrentiel mondial, du nouveau partage des activités, mais surtout des richesses et de la puissance qui en découlera, le facteur-temps joue un rôle déterminant. Est-il toujours à notre avantage ? Une ou plusieurs générations techniques à peine séparent nos produits de leurs concurrents asiatiques. Les discours lénifiants sur l'Inde, back-office à bas prix du monde, ou sur la Chine, atelier à bas prix de l'Occident, masquent le phénomène le plus impressionnant de ces dernières années : l'accélération de la conquête des activités à valeur ajoutée par des acteurs qui bousculent les cycles de croissance tels que nous les avons connus. Les conditions très particulières de l'entreprise capitaliste chinoise, de la pratique indienne du capitalisme familial utilisant le marché boursier sans s'y ouvrir, mériteraient un plus large examen. Plus spectaculaires, et pourtant sous-estimés, sont les effets du numérique et de la dématérialisation quand ils permettent à des régions de faire l'économie de routes et de réseaux physiques pour assurer les communications, multiplier les possibilités d'enseignement, de négociations, de prises de commande et d'ordre et de délivrance de prestations intellectuelles à distance. Conjugués à la faim de travailler et de réussir et à l'accès grandissant au capital, ces effets bouleversent les conditions de la concurrence, des marchés, et de la conscience que l'Europe conserve, ou veut conserver, de ses privilèges et de ses monopoles.


Hervé Juvin est président d'Eurogroup Institute.

HERVÉ JUVIN
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