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Les banques centrales sapent le moral des marchés financiers

 
LE MONDE | 09.06.06 |

Les bureaux de la Banque centrale européenne, à Francfort, en Allemagne. | AFP/THOMAS LOHNES

Les bureaux de la Banque centrale européenne, à Francfort, en Allemagne.

La vague de hausse des taux d'intérêt dans le monde a une nouvelle fois fait trébucher les marchés boursiers, jeudi 8 juin. Le spectre de l'inflation conduit les banques centrales à relever leurs taux directeurs et hante les investisseurs, qui prennent leurs profits sur leurs placements en actions. A Paris, l'indice CAC 40 a, jeudi, effacé tous ses gains depuis le début de l'année, passant sous le seuil des 4 700 points (à 4 684,34 points).

 

Tour à tour, jeudi, les banques centrales turque, sud-africaine, coréenne, indienne et européenne ont augmenté le niveau de leurs taux d'intérêt. Ces derniers jours, s'inquiétant d'une accélération de l'inflation, la Réserve fédérale américaine (Fed) a laissé entendre qu'elle risquait de relever une nouvelle fois les siens à la fin du mois. La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé un relèvement de ses taux d'intérêt directeurs d'un quart de point, à 2,75 %. "Cette décision reflète les risques en hausse sur la stabilité des prix à moyen terme", ont estimé les gouverneurs de la banque.

La BCE s'attend à une hausse des prix de 2,3 % dans la zone euro en 2006 (contre 2,2 % prévus en mars), principalement en raison de la hausse des prix du pétrole, puis de 2,2 % en 2007 (inchangé). Compte tenu de la flambée des prix de l'or noir, la BCE a abaissé sa prévision de croissance pour la zone euro en 2007 à 1,8 %, au lieu de 2 %, tout en maintenant son estimation à 2,1 % pour 2006.

L'augmentation annoncée par la BCE est conforme aux attentes de la plupart des économistes, qui n'avaient pas exclu l'hypothèse d'une hausse d'un demi-point. L'euro s'est replié, jeudi, de 1,04 %, à 1,2646 dollar en fin de journée, au plus bas depuis un mois.

La BCE devrait continuer à resserrer les vannes du crédit, même si elle a rappelé qu'elle n'est pas engagée "de façon inconditionnelle" dans une série de hausses de taux. Son président, Jean-Claude Trichet, a indiqué qu'il serait "nécessaire de réduire de nouveau le caractère accommodant de la politique monétaire" si le scénario de la BCE - une reprise économique progressive - se confirmait.

"Le discours de M. Trichet suggère d'autres hausses de taux d'intérêt à un rythme inchangé d'un quart de point par trimestre", analyse Sylvain Broyer, économiste d'Ixis CIB à Francfort.

Les resserrements monétaires dans le monde sont en grande partie responsables du décrochage des marchés d'actions. C'est en Europe que la chute a été la plus brutale jeudi : - 2,91 % à Paris ; - 2,90 % en Allemagne ; - 2,51 % à Londres. Aux Etats-Unis, le Dow Jones, qui perdait 1,4 % à la clôture des places européennes, a fini sur un gain de 0,07 %.

Le tournant sur les marchés d'actions a eu lieu le 10 mai. Ce jour-là, la Fed a contredit les attentes des marchés en laissant la porte ouverte à toutes les hypothèses, y compris celle d'une poursuite de la hausse des taux d'intérêt. La progression plus rapide que prévu des indices de prix aux Etats-Unis, ainsi que des déclarations des membres de la Fed ont ensuite renforcé ce scénario, faisant plonger, par à-coups, les Bourses mondiales.

 

"VENTES PANIQUES"

 

"Avant le 10 mai, nous estimions que tant que le prix du pétrole brut ne dépassait pas 75 dollars le baril, que le dollar ne perdait pas plus de 10 % par an et que le taux des emprunts d'Etat américains à 10 ans restait inférieur à 5,20 %, nous n'avions pas à nous préoccuper des hausses de taux", rappelle Romain Boscher, directeur de la gestion actions chez Groupama Asset Management. "Or ces trois cotes d'alerte ont été frôlées mi-mai, et nous avons opté pour une stratégie plus prudente, anticipant un ralentissement brutal de l'économie américaine et surtout un net retour de l'aversion au risque."

Les Bourses des pays émergents (Inde, Turquie...), qui avaient profité de l'abondance des liquidités ces dernières années, induite par le laxisme des banques centrales, ont aussi été victimes de rapatriements de capitaux : "Des ventes paniques, notamment de la part de fonds spéculatifs qui avaient pris des positions très risquées sur ces marchés", selon un investisseur.

Malgré de fortes tensions sur les marchés, les analystes réfutent le terme de krach boursier. "Les intervenants n'ont pas cédé au pessimisme. Nous pourrions assister à un rebond des indices, porté par des investissements sur des secteurs défensifs comme la santé", estime Pierre Sabatier, stratège FactSet JCF.

"La situation financière des entreprises reste bonne, aucun fonds alternatif n'a encore fait faillite", ajoute Alain Bokobza, responsable de la stratégie des marchés de la Société générale. M. Boscher anticipe néanmoins une poursuite de la correction sur le CAC 40, qui pourrait, selon lui, revenir à 4 200 points.

Cécile Ducourtieux, Cécile Prudhomme et Adrien de Tricornot (à Francfort)
Article paru dans l'édition du 10.06.06


 
Le difficile apprentissage de Ben Bernanke à la tête de la Fed
LE MONDE | 09.06.06 |

Le président de la Réserve fédérale américaine, Ben Bernanke, le 3 mai 2006. | AP/MANUEL BALCE CENETA 
Le président de la Réserve fédérale américaine, Ben Bernanke, le 3 mai 2006.

On ne devient pas Alan Greenspan du jour au lendemain. Après avoir passé plus de dix-huit ans à interpréter les propos sibyllins de l'ancien président de la Réserve fédérale (Fed), les économistes et les marchés tentent aujourd'hui de faire de même avec son successeur, Ben Bernanke. Et ce n'est pas chose facile.

 

Le nouveau patron de la banque centrale américaine découvre que, dans son rôle, l'honnêteté et la franchise ne sont pas forcément des qualités. Il avait promis à son entrée en fonctions de rendre la politique de la Fed plus transparente.

Quatre mois plus tard, en multipliant les déclarations contradictoires et en exposant publiquement ses incertitudes, il provoque la confusion et la nervosité sur les marchés. S'inquiétant au début de la semaine du risque inflationniste, il a fait dégringoler l'indice Dow Jones de la Bourse de New York, revenu mercredi, pour la première fois depuis trois mois, sous les 11 000 points. "Il doit rapidement réaliser que les marchés un peu partout dans le monde portent une grande attention au moindre mot sorti de sa bouche", souligne Gary Kaltbaum, un gérant de fonds.

 

"EMPÊCHER L'INFLATION"

 

S'adressant lundi matin à l'International Monetary Conference, M. Bernanke a surpris Wall Street en tenant un discours très ferme sur l'inflation et en jugeant "inacceptable" le rythme actuel de hausse des prix (3,2 %). La Fed "sera vigilante pour s'assurer que cette tendance récente ne dure pas". Cela signifie une poursuite de la remontée des taux d'intérêt et contredit les propos qu'il a tenus le 27 avril devant le Congrès. Il avait alors donné le sentiment de ne pas faire preuve d'une grande détermination contre l'inflation, provoquant une dégringolade des marchés obligataires et du dollar.

Cette fois, son message de fermeté contre l'inflation est sans équivoque, et ce sont les marchés d'actions qui ont souffert. "C'est une question de crédibilité. Les anticipations de hausse de prix sont à la hausse, et M. Bernanke doit démontrer que la volonté de la banque centrale américaine, incarnée par les précédents présidents Paul Volcker et Alan Greenspan, d'empêcher toute résurgence de l'inflation est intacte", explique Lyle Gramley, ancien gouverneur de la Fed. Pour Stephen Stanley, économiste en chef de RBS Greenwich Capital, "M. Bernanke reconnaît que l'économie ralentit, les créations d'emplois sont moins fortes, le marché de l'immobilier se calme, mais prend dans le même temps une position dure sur la hausse des prix. C'est manifestement une posture pour prouver sa détermination contre l'inflation."

Le président de la Fed se trouve face à une contradiction difficile à surmonter : forger sa crédibilité en matière de lutte contre la hausse des prix sans trop endommager la croissance et l'emploi, l'autre objectif fixé par la loi à la banque centrale américaine.

Dans une situation comparable il y dix-huit ans, à peine nommé, son illustre prédécesseur en avait fait trop et précipité le krach boursier d'octobre 1987. "Ces périodes de transition sont toujours controversées. C'est un moment difficile, particulièrement avec un nouveau patron à la tête de la Fed", estime Brian Sack, ancien économiste de la banque centrale.

Eric Leser
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