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les échanges

 

Bon, j'ai toujours du mal à gérer l'affaire, mais si vous me lisez c'est que ça a marché

Bonnes vacances

V.Durand

LES ECHANGES

 

 

 

Intro :La question ici est de savoir si la conception courante, qui valorise l’échange, est justifiée. En effet, il apparaît évident de dire qu’échanger, c’est bien ,ça nous enrichit, ça nous fait voir d’autres choses, comme le point de vue d’autrui, et que celui qui n’échange pas est un autiste. On voit là qu’on assimile l’échange d’idées et l’échange de biens, et qu’on parle d’avantage de communication, de lien à autrui, que d’économie. Est-ce si simple ? Est-ce qu’on peut vraiment échanger des idées – au sens où je prends les tiennes et tu prends les miennes ? Non, on le voit bien : je te « donne » mon point de vue, mais je le garde !

La question qui se pose alors est de savoir ce qu’est un échange ? A quelles conditions faut-il parler d’échanges ? On ne peut échanger que ce qui est sien, que ce que l’on peut donner à l’autre, qui, en retour, nous donne quelque chose d’équivalent. Dans l’échange se trouve donc la question de la propriété, du don, de l’équivalence des biens échangés. Est-ce que je suis toujours gagnant dans l’échange ? A quelles conditions un échange est-il juste ?

Mais l’échange n’est-il pas l’acte social par excellence ? Que l’objet échangé soit un bien, un service ou des idées, ne s’agit-il pas à chaque fois de faire société avec autrui, et pour l’avantage des deux parties ?

 

 

 

 

I/ L’échange, un mal nécessaire.

 

   A- Argumentaire

 

                                         1- Pourquoi l’échange ?

 

 

A priori, l’échange ne concerne que des biens matériels, on échange un bien contre un autre : la forme première de tout échange semble donc être le troc, et donc l’échange semble être une pratique assez restreinte, occasionnelle. Elle se différencie du prêt en cela que dans l’échange il y a transfert de propriété, et pas seulement de l’objet, avec réciprocité : je te prête un Cd contre un autre, alors que si on se les échange, je n’en suis plus propriétaire. Le point commun entre ces deux pratiques (où l’on peut dire que dans le véritable échange le transfert de propriété est définitif, alors que dans le prêt réciproque il n’est que provisoire), c’est que si je suis intéressé par l’échange, c’est qu’il me permet de me procurer quelque chose que je n’ai pas. Le moteur de l’échange est donc d’abord le besoin (puisque la première nécessité est de se nourrir) puis le désir. Or  je ne suis pas tout, je ne peux tout faire, ni bénéficier de toutes les ressources naturelles à la fois et donc je ne peux pas être autosuffisant : j’ai donc besoin de ce que possède autrui pour parvenir à cette autosuffisance (qui sera relative, donc).

L’échange repose donc sur le fait que les hommes ne sont pas des dieux : ils ont besoin les uns des autres, nul ne peut vivre en totale autarcie sans faire de sacrifice. Car les biens et les ressources sont inégalement répartis entre les hommes : tel bien qui est pour moi sans grande valeur, par ce que je peux facilement me le procurer ou le produire, est d’une grande valeur pour autrui, du fait de sa rareté. Les premiers biens échangés sont ceux de la terre, qui ne fait pas pousser les mêmes produits partout : très tôt s’est développé le commerce des épices par exemple, ou bien du café ou du chocolat qui étaient inconnus des Européens.

 

 

2- La valeur d’usage, mesure de l’échange juste.

 

 

Le troc est un système limité en cela qu’il faut que les biens échangés soient avec leur propriétaire au moment de l’échange, et qu’ils aient à peu prés la même valeur. Aussi,  l’échange se fait la plupart du temps marchand : je donne de l’argent contre la marchandise, le bien qui m’intéresse, dont  j’ai besoin. La supériorité de cette forme d’échange est que les deux partenaires de l’échange n’ont pas besoin d’avoir leurs biens immédiatement sous la main : l’argent, la monnaie fournit un intermédiaire qui va permettre à l’un des deux d’attendre, de voir quel bien l’intéresse, bien qu’il ne va pas nécessairement obtenir de celui auquel il a cédé un bien précédemment. Ainsi l’argent non seulement fournit un étalon universel, qui permet de mesurer la valeur de biens fortement hétérogène (une heure de philo, un litre d’essence), mais aussi permet d’agrandir le champ de l’échange, le marché, en simplifiant les opérations et en en étendant dans le temps les modalités. Je peux ainsi économiser pour m’acheter un bien important plus tard.

C’est à ce moment-là que se pose la question de la justesse de l’échange, sous la forme de la question du juste prix ou de la cherté de la vie : lorsque les biens échangés ne sont pas strictement identiques, de telle sorte que l’on peut douter de l’équivalence de leur valeur.

Comment fixer la valeur des biens ? Pour résoudre cette question, il faut savoir ce qui est recherché, au-delà du bien. On a vu que si je vise un objet, c’est qu’il me manque, que j’en ai besoin. J’échange donc en vue d’atteindre un état de totale autosuffisance. Il y a toujours un manque. Le but de l’échange est donc de pallier le manque pour être satisfait. La mesure de la valeur du bien est donc le besoin qu’elle suscite chez le demandeur. Dés lors, avec l’institution de la monnaie, il est à craindre que l’échange ne devienne inégalitaire : j’achète un bien ou un service dont j’ai besoin, mais celui auprès de qui je me le procure n’a pas besoin de ce que je pourrais lui donner ou il peut jouer de l’ignorance dans laquelle je suis : il peut donc spéculer, me vendre plus chère la marchandise parce que justement je n’ai pas le choix, j’en ai besoin. C’est pourquoi l’étalon du prix doit être non la valeur d’échange (le prix)  mais la valeur d’usage du bien pour chaque partenaire : l’utilité que j’en retire. Il est normal qu’un bibelot coûte moins cher qu’une voiture car il ne sert à rien, si ce n’est à décorer un meuble (et encore), alors qu’une voiture est très utile : le prix n’a rien à voir parce que la valeur d’usage n’a rien à voir. On a tous en mémoire les échanges faits entre les Européens et les Indiens : du tabac, des bijoux donnés par les Indiens contre la verroterie des Européens, on voit là qu’il s’agit d’un échange inégalitaire parce que la valeur d’usage de ce qui est donné par les Européens est quasi-nulle comparée à celle des biens indiens.

 

 

                                         3- La limite des échanges

 

Cependant, on voit bien ici que l’échange n’est pas un but en soi : il ne s’agit que de pallier un manque, pour pouvoir s’adonner ensuite à des objectifs plus hauts, et d’abord le bonheur, que je peux trouver soit dans la sagesse, soit dans l’action politique. 

Ce bonheur se construit dans des biens autres que matériels : il s’agit d’être en accord avec soi-même (sagesse) et/ ou avec la société dans la quelle on vit (politique). On distingue alors ce que relève de l’avoir, des possessions matérielles et de l’être, où se situe la vraie valeur : ce qui relève de l’être est d’abord mon intériorité, ma pensée, et on voit bien qu’il ne peut y avoir là d’échange à proprement parler : donner son point de vue, partager ses idées, c’est les communiquer à autrui, mais sans jamais en céder la propriété. On peut alors parler de communication, ou d’échanges, mais alors sur le plan métaphorique. Puisque par l’exercice du dialogue, il ne s’agit pas d’adopter les idées d’autrui, de les faire miennes, mais bien au contraire de se défaire de l’opinion, des idées que j’ai en tête mais sans jamais les avoir examinées, sans jamais les faire miennes,sans jamais me les approprier. L’échange d’idées vise donc non le transfert de propriété mais bien plutôt la réappropriation de ce qui est mien : ma faculté de penser par moi-même, d’avoir mes propres idées, de différer des idées qui sont celle du conformisme social.

D’autre part, la portée des échanges économiques est elle aussi à limiter : l’échange entre les agents économiques ne fondent pas la société, car la société préexiste à ces échanges, elle en est le cadre. Ce qui je suis est d’abord le résultat d’une famille (cf. FREUD) et d’une culture propre à un pays, culture qui repose sur une langue, une attitude religieuse, une adaptation de tout un groupe humain  à des conditions géographiques, un mode de vie. L’économie n’a donc qu’une portée relative, elle est exclue des relations familiales de l’amour, de l’amitié et du mariage, pour ne prendre que quelques exemples.

 

                                                                

 

 

B- Illustration : Aristote : condamnation de la chrématistique. : l’argent comme moyen.

 

 Aristote condamne les personnes qui échangent de façon inégalitaire et qui recherchent, à travers l’échange, non l’autosuffisance mais l’enrichissement. Cet art de s’enrichir, c’est ce que l’on appelle la chrématistique. Avec elle, apparaît la classe des commerçants et des banquiers qui s’interposent entre les producteurs et les consommateurs (cf. le procès fait aux grandes surfaces aujourd’hui par les producteurs).

Elle représente un cas de démesure, car la mesure de l’échange, c’est le besoin : à partir du moment où j’acquiers des biens dont je n’ai pas besoin, je suis dans l’ubris (= la démesure en grec). Etre dans l’ubris, c’est vouloir dépasser les limites humaines, ce qui pour les Grecs est l’équivalent de l’orgueil : je fais à la fois quelque chose qui n’a pas de sens (car personne ne peut s’affranchir de la condition humaine) et qui provoque du mal, de l’injustice : voulant devenir riche, gagner l’autosuffisance à vie, je vais vouloir devenir l’égal des dieux et m’éloigner des hommes, que j’exploite et que je vole, à qui je mens . L’argent n’est donc pas une fin en soi, il ne représente que le moyen de rendre comparables entre eux des biens différents, hétérogènes.

C’est sur cette conception aristotélicienne que s’appuie Marx pour dénoncer l’échange inégalitaire qui lie le prolétaire au bourgeois (cf. cours sur le travail) : le bourgeois s’enrichit alors que le prolétaire travaille pour vivre : ce dernier est dans le besoin, pas le premier.

C’est enfin sur cette conception que s’appuie la critique de la société de consommation : la consommation, c’est l’ubris : plus je peux acheter, plus j’achète, sans même se demander à quoi peut bien me servir tout ce que je vais acheter. Ce qui est en jeu derrière tout cela, c’est la liberté. L’échange me rend en effet dépend d’autrui pour la satisfaction du manque que j’éprouve : donc, plus je désire au-delà du besoin, plus je suis dépendant, moins je suis libre. Voilà pourquoi selon Aristote, Marx et les détracteurs de la société de consommation, on ne doit échanger que dans la mesure du besoin.

 

 

 

 

 

C- Objection :

La condamnation de l’accumulation des richesses semble oublier une dimension fondamentale de l’existence humaine : le temps. Il ne s’agit pas en effet de s’assurer ponctuellement de la satisfaction de ses besoins, mais de façon permanente. Plus j’ai d’argent, moins j’ai de souci à me faire pour mon avenir, celui de mes enfants. La volonté d’accumuler n’est donc pas à mettre en rapport avec autrui, mais avec moi-même, avec la capacité d’assurer mon avenir dans les meilleures conditions : si je gagne au Loto, je suis rassuré, et je vais placer une partie de mon argent (si, si) pour être sûr d’en avoir encore dans l’avenir, je vais par ailleurs pouvoir investir, me lancer dans d’autres projets que celui d’assurer ma simple survie. Chercher l’accumulation de richesse est donc non immoral mais normal, cela répond à l’intérêt de l’individu.

 

 

II/ La société comme système d’échanges

 

A- Argumentaire.

 

1-L’intérêt individuel, l’accord, la régulation du marché. La valeur d’échange

 

 

 Il faut donc assurer la justesse de l’échange autrement que par la morale, appuyer l'échange sur ce qui est et non sur ce qui doit être. C'est la générosité restreinte qui est fondement de l'échange. J’échange parce qu’il est de mon intérêt d’échanger, et parce que cet intérêt va faire aussi celui de celui avec qui j’échange.  Alors l'échange sera régulé par le mécanisme du marché, sur lequel se rencontrent tous ceux qui veulent échanger, mécanisme qui s'exerce indépendamment de la bonne volonté de ceux qui échangent. Alors que la morale est de l'ordre de l'exceptionnel,  l'intérêt égoïste assure ici et  maintenant la validité de l'échange en l'accompagnant nécessairement  et l'accomplissant pour ainsi dire: dès lors, ne nous fatiguons pas, il faut laisser agir ce qui est, laisser faire la main invisible qui n'est que la figure d'un déterminisme
L'échange n'implique-t-il pas la satisfaction de l'acheteur qui satisfait le vendeur?

Le mécanisme, lui, est bien plus fiable que la bonne volonté qui est rarement au rendez-vous.
 

Dés que l’échange est système, marché, la valeur ne peut plus s’estimer selon la valeur d’usage, qui reste une évaluation basée sur la coutume, selon la culture de chacun. Fixer ou chercher à fixer définitivement la valeur de quelque chose, c’est absolutiser ce qui par essence change et relatif : nos besoins. Or c’est précisément aux vertus de l’échange d’arrêter le prix des choses, il est l’expression d’un équilibre de fait. Ce qui l’emporte, c’est la valeur du bien non hors du marché mais sur, dans le marché : la valeur d’échange. Cette valeur se calcule suivant la loi de l’offre et de la demande : plus la demande est forte et l’offre rare, plus la valeur d’un bien augmente, plus la demande est faible et l’offre forte, plus la valeur chute. L’utilité sociale n’est donc pas fixée avant l’écahnge, mais par l’échange : on passe ainsi d’une utilité supposée, imaginée, à un instrument clair de la mesure de cette utilité. La valeur de l’objet telle qu’elle se dégage sur le marché est bien sa valeur réelle : celle qui, de fait (et non dans l’imaginaire) existe, celle qu’un acheteur, de fait, y attribue. Alors que la valeur d’usage est un absolu, un invariant, qui permet de fixer une échelle de valeurs pour les biens échangés, la valeur d’échange est relative : une maison peut valoir moins qu’un tableau ou qu’une photo s’il se trouve quelqu’un prêt à y mettre le prix. Détrôner la valeur d’usage, c’est valoriser la demande individuelle, en faire un absolu. Si un individu est prêt à mettre le prix, alors son estimation l’emporte sur toute autre.

Tout est alors susceptible d’être échangé, dés lors que certaines formes sont respectées. La première de toutes ces conditions est le choix librement consenti des deux parties. Tout échange donne donc lieu, est formalisé dans un contrat ( contrat de vente d’une maison, contrat  pour un téléphone portable  ou un accès Internet, qui fixe les conditions générales de vente). La convention par laquelle les protagonistes s’obligent réciproquement à faire ou donner quelque chose est la forme essentielle de l’échange ; son mobile étant l’intérêt réciproque, sa matière, son objet, l’égalité des choses ou services échangés. Ces trois conditions s’articulent d’ailleurs systématiquement : l’équivalence de ce qui s’échange suppose celle des échangeurs qui, égaux par principe, peuvent contracter librement. Si ce n’est pas présent, il y a vol ; extorsion, racket, mais pas échange (cf. le parrain de la mafia qui « fait des offres que l’on ne peut pas refuser »). C’est justement parce que l’on peut toujours refuser que la pub est là pour nous dissuader de le faire : qui pourrait refuser deux barils de lessive gratuits ? Il faudrait être fou pour dépenser plus !... nous montre qu’il est dans notre intérêt d’accepter le contrat en question et que seul celui qui déraisonne refuse.

Par ailleurs, ce que symbolise la valeur d’échanges, c’est qu’un individu ne peut exister en dehors de la société, qu’il est nécessairement pris dans un réseau d’échanges

 

2-L’échange généralisé, la  société comme résultat de l’échange

 

 

Le social n’est pas un déjà donné, il est produit de l’économie, de l’échange des biens. Pour échanger des biens, il faut un travail, d’où l’exclusion qui résulte du chômage, les autres formes sociales ne résistant pas à l’économique : la famille, qui est la base de la société occidentale, ne peut survivre sans que ses membres travaillent, et, de plus en plus, tous ses membres. L’existence sociale des individus dépend de l’économie et les individus perdent beaucoup plus qu’un emploi quand ils perdent leur travail ou n’en trouvent pas.

Par ailleurs, les biens échangés ne sont pas seulement des biens matériels, tout ce qui est mien est susceptible d’être échangé, et, d’abord, ma force de travail et mes compétences, sur le marché du travail, le marché culturel qui fait que, de fait, un philosophe vend ses idées par exemple, et donne donc la possibilité à un autre de se les approprier, au moins sous forme matérielle, de telle sorte qu’il y va de l’intérêt de l’écrivain, de l’artiste : vendre (ou se trouver un mécène), c’est s’assure de pouvoir vivre de son oeuvre. (d’où le problème du téléchargement : les artistes ne sont plus rétribués, il y a vol)

La question est plutôt de savoir si on peut empêcher un bien d’arriver sur le marché. Tout peut-il être marchandise ? Tout ce qui peut être changé contre autre chose considéré comme lui étant équivalent, en vertu d’un contrat entre personnes privées, est de nature économique : savoirs, compétences, soins, services…En effet, ce n’est pas tant la nature de ce qui s’échange qui fait l’échange que la forme selon laquelle celui-ci s’opère. Tout ce qui échappe au contrat entre personnes privées et qui conditionne à ce titre la possibilité pour ces contrats de se faire, n’appartient pas à l’échange proprement dit, c’est-à-dire à l‘échange économique : ce qui de sa nature est commun à plusieurs (vérité, paix), comme ce qui touche à l’être même de ceux qui échangent (sentiment, conviction). Pour échanger, il faut convertir l’objet de l’échange afin de pouvoir l’individualiser : or on ne possède pas son corps par ex, ou la chose publique n’est pas privée. Et précisément par ce que l’on échange que ce que l’on possède, l’échange suppose le droit de propriété qui autorise le possesseur d’un bien (individu ou collectivité), d’en disposer librement, d’en transférer l’usage comme de l’aliéner. Tout ce qui est communicable n’est pas échangeable, puisque tout ce dont la communication est voulue pour elle-même et non comme un moyen de l’obtenir et d’en user privativement ne s’échange pas.

 

B- Illustration: Les libéraux: Smith/Weber

1-Weber : montre comment l’accumulation de biens associée à l’ascétisme est encouragé par le protestantisme: le matériel est le symbole du spirituel, les deux dimensions ne sont plus contradictoires comme chez les grecs.

 

2-Smith

 

 "… On n'a jamais vu d'animal chercher à faire entendre à un autre par sa voix ou ses gestes: Ceci est à moi, cela est à toi; je te donnerai l'un pour l'autre. Mais l'homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s'il s'adresse à leur intérêt personnel et s'il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu'il souhaite d'eux. C'est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque; le sens de sa proposition est ceci: Donnez-moi ce dont j'ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont nécessaires s'obtiennent de cette façon. Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage...  " 
Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776.

 

 

Objection

Le but n’est pas l’objet ni la satisfaction de l’intérêt, le but, c’est la mise en forme d’un lien avec l’autre : il y a échange pour créer  l’unité par-delà la diversité. On s’est jusqu’à présent fixé sur l’objet échangé, en voyant là la fin de l’échange : j’échange pour avoir quelque chose, pour m’enrichir. Or le bien ne peut être échangé que si, auparavant, il y a établissement d’une relation avec l’autre, et il devient alors secondaire : l’échange matériel symbolise le lien social, il ne le constitue pas. Par conséquent, il repose sur la constitution préalable du social.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III/ la société avant l’échange

 

A-Argumentaire

 

1-L’échange n’est pas un fait strictement économique.

 

On l’a vu, on ne peut échanger que ce qui est sien, que ce qui est sa propriété, ce qui signifie dés lors que logiquement l’identité d’un individu préexiste à l’échange, qu’il y a donc toute une sphère de biens qui ne peuvent être échangés, d’une part, et que d’autre part, il y a bien une société avant l’échange, c’est-à-dire que l’échange ne constitue pas le fondement de la société.  Pas d’échange d’idées à proprement parler : mes idées sont miennes, pas de transfert de propriété, pas susceptibles d’être quantifiées, étalonnées : problème des droits d’auteurs et du prix. Plus ce qui s’échange touche à l’être, moins il est susceptible d’être échangé.

 

 

On ne s’échange pas que des biens et services, on s’échange aussi toutes sortes de « choses » qui ne relèvent pas que de l’économie : on s’échange une poignée de mains ou un maillot à la fin d’un match, on s’échange des idées, des impressions dans n’importe quelle conversation, on s’échange des coups de mains (des services non –marchands : je te passe un cours contre un autre) : l’échange est donc bien plus qu’un phénomène économique, il se situe aussi hors du marché. Dés lors, il y a échange à chaque fois qu’il y a société, c’est-à-dire à chaque fois qu’il y a des relations constantes avec autrui.

Or, contrairement à l’échange économique, l’échange symbolique n’est pas le fait de perdre une propriété (même pour en acquérir une autre) : échanger ses idées (sur la vie l’amour et le monde), ce n’est pas les perdre pour en gagner d’autres, c’est simplement savoir ce que l’autre pense, essayer de comprendre son point de vue, sa logique – et en suite seulement se poser la question de l’appropriation.

 La question est alors de savoir si l’objet de l’échange est vraiment ce qui est échangé, ou l’échange lui-même.  

 

 

2-L’échange crée du lien

 

 

L’échange commence par le don, or ce n’est pas l’intérêt qui conduit le don, c’est simplement le fait de signifier que l’autre représente quelque chose pour nous, qu’il fait partie de notre monde. Ne pas accepter ce don est alors outrageant, car c’est de ne pas accepter l’autre dans son monde, faire comme s’il n’était pas là : savoir recevoir c’est savoir reconnaître l’autre, sorti de l’autosuffisance et du calcul d’intérêt- qui l’un et l’autre, se braquant sur le bien, dénient l’existence de l’autre, sa valeur. Et sont donc  à ce titre, asociaux. C’est souvent la crainte de la dépendance qui conduit à nier sa relation à l’autre, celui qui donne étant celui qui est en position de force : il initie l’échange, la relation et , par là, en fixe les modalités. Cf. Mauss (plus bas) et cf. aussi Lévinas ; passivité plus passive que toute passivité : c’est justement ce que l’on cherche à fuir. C’est ce qui explique que la charité est humiliante pour celui qui la reçoit : on reçoit sans jamais pouvoir donner en retour, alors que si l’hommes était un pur animal calculateur, il serait ravi.

 

La circulation de biens de toutes sortes est fondée sur un principe de réciprocité qui fait que chaque prestation, chaque don, appelle un contre don : l’exigence éthique veut qu’on rendre le bien reçu mais aussi les bienfaits qu’on titre de son usage, et d’abord le fait d’être reconnu par l’autre dans le don. De ce fait, on condamne l’autarcie (l’autosuffisance) qui ne reconnaît pas le bénéfice des relations, mais aussi la stricte recherche de l’intérêt particulier par la richesse, car les biens ne se substituent pas aux relations, et l’on finit par retomber dans une forme d’autarcie : le but n’est pas d’être gagnant dans l’échange, sans quoi on ne recherche alors que la domination d’autrui. Ce qui est recherché dans l’échange n’est donc pas le bien échangé, mais la poursuite de l’échange lui-même, comme lien à l’autre, comme la réalité de la vie sociale.

 

B Illustration : Mauss, Godelier

 

        1- Marcel Mauss, sociologue et anthropologue français (1872-1950), (neveu de Durkheim),   auteur de : Essai sur le don (1923)

"Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d'un marché passé entre les individus.
D'abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s'obligent mutuellement, échangent et contractent; les personnes présentes au contrat sont des personnes morales: clans, tribus, familles, qui s'affrontent et s'opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l'intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois.
De plus, ce qu'ils échangent, ce ne sont pas exclusivement des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n'est qu'un des moments et où la circulation des richesses n'est qu'un des termes d'un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent.
Enfin, ces prestations et contre-prestations s'engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu'elles soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. Nous avons proposé d'appeler tout ceci le système des prestations totales."
Marcel Mauss, Essai sur le Don, dans Sociologie et Anthropologie.

 

→ A l’encontre de la théorie économique qui cherche à énoncer la loi de la valeur ou des prix en faisant abstraction des conditions culturelles de l’échange, l’anthropologie cherche avant tout à décrire les formes historiques concrètes que revêt l’échange dans les différentes sociétés. Selon Mauss, l’échange se pratique entre collectivités, dans des relations de réciprocité et non entre individus isolés : les réseaux de parentés et d’alliances servent à la circulation des biens et de services. Celle-ci (la circulation) ne peut donc être considérée comme un phénomène strictement économique, mais comme un phénomène social total. Un « phénomène social total » est un phénomène qui touche toutes les dimensions de la société : l’échange n’est pas ainsi simplement économique, mais aussi un phénomène juridique (obligation de donner, de recevoir et de rendre), politique mais aussi religieux (lien magique entre l’objet et la personne qui donne : l’objet représente la personne, il contient son esprit)

«  Par ces dons, c’est la hiérarchie qui s’établit. Donner, c’est manifester sa supériorité, être plus ( …) ; accepter sans rendre ou sans rendre plus, c’est se subordonner. » (Essai sur le don). Cf. : je lui dois tout. Oserais-je le trahir, le quitter, le critiquer : culpabilisation par exemple des enfant : ingratitude ressentie.

 

2- Maurice Godelier

Il y a quelques années, Maurice Godelier a réouvert le dossier sur le don, en réanalysant les thèses de Marcel Mauss. Il a montré que Mauss avait laissé deux points dans l’ombre. Tout en signalant qu’il existait des formes de dons et contre-dons non compétitives, Mauss avait concentré son analyse sur les dons et contre-dons agonistiques du type Potlatch. Par ailleurs, dans le Potlatch, il avait négligé de prendre en compte le fait que les objets sacrés, les plus précieux, ne rentraient jamais dans la compétition des dons, dans le Potlatch. Maurice Godelier a démontré alors qu’on avait affaire à trois catégories d’objets. Ceux qui sont aliénables et aliénés sous forme de marchandises, ceux qui sont aliénés, mais restent en partie inaliénables, les objets que l’on donne, où quelque chose du donateur reste à l’intérieur de l’objet donné, et les choses qu’il ne faut ni vendre, ni donner, comme par exemple les objets sacrés ou, dans nos sociétés, les Constitutions des régimes démocratiques. Ainsi se trouvaient éclairés des domaines de la société dans lesquels ne fonctionnaient pas les catégories marchandes. Ces analyses donnèrent lieu au livre L’Enigme du Don, paru en 1996.

 

 

CONCLUSION : on voit donc que l’échange n’est pas une question matérielle, une question où la seul objectif est d’accumuler des richesses : cette accumulation est condamnée par la philosophie classique, parce qu’elle me condamne à la dépendance et à l’ubris, mai selle est aussi et surtout une non –reconnaissance de mon être social, de mon existence dans la relation avec l’autre, relation dont le mode d’être est l’échange.

 

 

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