![]() |
| |
30/08/2007 - Propos recueillis par François-Guillaume Lorrain - © Le Point - N°1824
Le Point : Qu'est-ce qui vous attire dans le rugby ?
Denis Tillinac : Je l'ai découvert, adolescent, à Vichy, la ville la plus au nord de l'univers rugbystique. Avant, j'étais à Paris, je jouais au foot. En France, l'ovalie est liée à une Gascogne idéale, un Sud-Ouest bravache et gourmand. C'est aussi une violence extrême : il faut faire mal, mais une violence encadrée, avec un code d'honneur. D'un côté, les Huns, de l'autre, Corneille. D'une part, la force qui perfore, de l'autre, l'esthétique de la feinte.
Cette violence sur le terrain explique-t-elle l'absence de violence en dehors des terrains ?
Quand je vais au Stade de France, je prends le RER avec des cohortes de types du Sud-Ouest, braillards, excités. Après le match, ils sont vidés, même si entre-temps ils ont bu quinze bières. Le rugby est un sport de combat qui décharge vos pulsions. Les règles sont plus compliquées qu'au foot, la dernière religion universelle avec le rock. Au rugby, on est entre initiés, avec un même culte, celui de l'astuce, du beau geste.
Ce culte du beau geste n'est-il pas menacé par la professionnalisation du rugby ?
C'est tout le débat. Avant, on savait étouffer le ballon, tuer un match. Désormais, il faut que la balle vive, qu'elle soit visible aux téléspectateurs. De même, si on ne poussait pas correctement en mêlée, on se prenait un coup de pied dans la gueule, mais l'arbitre fermait les yeux. Aujourd'hui, impossible de montrer une telle violence à la télé.
On a l'impression que le rugby se définit comme le conservatoire de toutes les cultures.
C'est vrai. Les grands patrons du rugby français ont l'accent. Laporte est de Gaillac, Lapasset, le président de la Fédé, est d'Agen, Blanco de Biarritz. Idem avec les joueurs, même si Betsen et Nyanga sont des gars venus de banlieue. Peut-être qu'un jour le rugby sera black-blanc-beur, mais il reste encore un sport qui se transmet quasiment de père en fils. C'est aussi un accent, celui du Sud-Ouest, qui soudain ne sonne plus ringard. Sarkozy est assez attentif à cet inconscient. S'il a choisi Laporte comme ministre, ce n'est pas un hasard : il a senti qu'il incarnait des valeurs, une manière de parler, une Occitanie dont la France pouvait tomber amoureuse.
D'où vient cet ancrage géographique du rugby ?
Le rugby, comme le foot, débarque au Havre. Il infiltre les sections universitaires à Paris et dans les grandes villes, mais son originalité est qu'entre 1904 et 1914 il essaime dans le moindre patelin autour de Bordeaux et Toulouse, sur des terres radicales-socialistes, où l'instituteur s'approprie ce sport qui véhicule des vertus positives. Un sport haï par le camp adverse, celui du curé, parce que sa soutane l'empêche d'y jouer. Autre motif : en rugby, on s'étreint, on se plaque, et les curés d'alors sont très coincés. Le paradoxe, c'est que le rugby, chanté par des écrivains de droite, Giraudoux, Mac Orlan, Blondin, Nimier, fut ainsi pris en main par le radical-socialisme, et même par les francs-maçons. Le Grand Orient est très bien représenté à la Fédération de rugby.
Autre paradoxe : le rugby est ancré dans le Sud-Ouest, mais aussi à Paris, avec le Stade français, où il devient le sport des bobos. Pourquoi cet intérêt soudain ?
Pour des vertus qui risquent de disparaître : la sacralisation du courage, du panache, la fraternité. Le rugby, c'est quinze types qui sont en communion amoureuse. Voilà pourquoi il ne faut pas laisser entrer les caméras dans les vestiaires. Est-ce que l'on vient vous filmer quand vous faites l'amour ? Ce rugby-là est mis en péril par des types qui s'entraînent deux fois par jour, s'entourent de sophrologues, de diététiciens. Avant, la diététique, c'était une heure d'entraînement et trois heures de Ricard !
Le jeu à la française, ce « French flair » fait de dynamisme et d'improvisation, existe-t-il encore ?
Les joueurs sont très bons en défense, en mêlée, ils ont de la puissance à l'impact, un coeur qui leur donne plus de temps de jeu, mais ils ont perdu leur jeu d'attaque, cette capacité à zigzaguer pour surprendre son monde. Comme Dédé Boniface, qui, à 20 ans et sans jamais s'être entraîné, faisait 100 mètres en moins de 11 secondes. Aujourd'hui, le seul qui ait cet esprit de fantaisie, c'est Michalak, mais il est irrégulier. Ce n'est pas un hasard s'il est éclipsé par Chabal, un « monstre » physique.
Cette Coupe du monde peut-elle être un électrochoc pour la France, comme ce fut le cas en 1998 avec notre équipe de foot « black-blanc-beur » ?
Si l'équipe incarne une France baroque, gourmande, ces Mousquetaires pourront prolonger l'euphorie frénétique générée par les débuts du sarkozysme. On voit arriver une nouvelle génération, qui bouscule les chronos, déboutonne les vestes. Si on rigole un peu, cette Coupe du monde pourrait prendre le relais de l'état de grâce de l'après-élection de Sarkozy
« Rugby Blues » (La Table ronde, 162 p., 12 E).