Michel Gondry signe un marivaudage à la fois plein de fantaisie et d’une étonnante vérité.
Un rasoir géant qui prend vie et « dé-rase » celui qu’il attaque, c’est-à-dire laisse derrière son passage barbe et chevelure d’ermite ; une ville en carton, traversée à toute berzingue par des trains aux rames serpentines ; des figurines de chiffon qui s’animent sur une couverture blanche, ministation de ski avec son télésiège et ses versants pentus. Séquences bricolées, animées image par image, un peu maladroitement comme dans les productions d’Europe de l’Est de notre enfance. On ne les attend pas dans une comédie romantique française, mais ils trouvent naturellement leur place dans l’univers de Michel Gondry, et dans son troisième film, le premier tourné à Paris, séduisant patchwork et rejeton sauvage de la Nouvelle Vague – le genre de films qu’auraient faits jadis Truffaut et ses copains si, au lieu de vénérer la littérature, ils étaient passés maîtres dans l’art des gommettes, de la pâte à modeler ou de toute autre activité d’éveil…
Dans La Science des rêves, ces parties animées, qui mêlent en liberté les matières et les échelles (les personnages grandeur nature habitent parfois des décors cartoonesques), figurent justement les rêves du héros. Stéphane (Gael García Bernal) a quitté Mexico, où son père vient de mourir, pour retrouver à Paris sa mère et l’appartement de son enfance. Il a un (gros) défaut : une propension à s’endormir quand il ne le faut pas, à rêver abondamment, et à ne plus distinguer le rêve de la réalité. Ses songes sont remplis des objets insolites qu’il fabrique, en digne fils d’un père inventeur : casques télépathes, machine à se projeter – une seconde – dans le passé ou l’avenir, etc. Il va sans dire que ces objets fonctionnent mieux dans son sommeil – utile au spectateur pour savoir si telle scène est purement onirique ou raisonnablement réaliste… Stéphane en pince pour sa jolie voisine, Stéphanie (jouée par Charlotte Gainsbourg). Il a cru, un temps, lui préférer sa copine Zoé (Emma de Caunes), mais c’est bien cette grande bringue brune, qui aime comme lui à façonner des univers imaginaires, qu’il a dans la peau. Rêver d’une fille, est-ce (un peu) la posséder ?
Comme dans Eternal Sunshine of the spotless mind, Michel Gondry met en place un dispositif narratif à la savoureuse fantaisie, la multiplication des idiomes (anglais, espagnol, français) ajoutant à la confusion organisée. Mais ce triomphe de l’imaginaire provoque a contrario un effet de réel fort sur le marivaudage en train de se nouer, lui donnant une étonnante vérité. Le cinéaste est un romantique amer : Eternal Sunshine montrait qu’une relation amoureuse résiste mal à la durée, parce qu’on aime moins une personne que l’image que l’on a d’elle ; ici, il s’agit plutôt d’un chassé-croisé, deux amoureux qui peinent à se déclarer l’un à l’autre, au risque de se perdre. Impuissance à passer à l’acte, à préférer aux vues de l’esprit la texture de la chair. Le postado Stéphane a d’ailleurs comme voisin de bureau un expert de la vanne de cul, son double transgressif, son « ça », pour parler comme Sigmund. C’est Alain Chabat, irrésistible de lubricité satisfaite et presque enfantine.
Le meilleur du film réside dans les scènes à deux, illustrant la progression difficile d’une relation malmenée. Rarement a-t-on aussi bien senti la naissance d’une complicité, le plaisir que deux personnages ont à être ensemble, réunis par le jeu et les travaux manuels. Ils s’aiment, évidemment, et sont bien les seuls à ne pas le comprendre. Plus tard, autre fragment de ce discours amoureux, une scène formidable où le dépit rend Stéphane odieux et vulgaire. C’est finement observé, soigneusement écrit et prend sa pleine dimension en contrepoint des scènes oniriques. Gondry est un formidable directeur d’acteurs (c’était déjà le cas dans Eternal Sunshine) : il joue ici de la timidité bredouillante de Gael García Bernal et sait capter la grâce, faussement effacée, de Charlotte Gainsbourg, encore plus délicieuse dans la langue maternelle, c’est-à-dire celle de sa mère, l’anglais. Du charme, ces deux-là en ont à revendre.
Que La Science des rêves soit largement autobiographique est à la fois évident, et de peu d’importance : la petite musique que fait entendre Michel Gondry est universelle. C’est celle de la difficulté à devenir adulte et des malentendus amoureux, et la mélancolie qui l’accompagne est magnifiquement illustrée par une chanson de Dick Annegarn (Coutances), utilisée lors d’une balade le long du canal Saint-Martin. Retour aux sources géographique, mélodique, cinématographique et autres « ique » pour un lauréat hollywoodien de l’oscar du meilleur scénario (avec Eternal Sunshine…). Qui s’en plaindra ?
Aurélien Ferenczi