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ECONOMIE

Chronique
Retour de la croissance : le bon débat, par Eric Le Boucher
LE MONDE | 26.08.06



"Tous les indicateurs sont au vert", s'est félicité dans nos colonnes Thierry Breton, le ministre des finances, sitôt publié par l'Insee le surprenant bon chiffre de la croissance au deuxième trimestre : 1,1 %. M. Breton n'a pas tort. Voilà cinq ans, l'économie française était tombée, avec toutes les autres, après l'éclatement de la bulle Internet. Puis, les Etats-Unis en tête, les autres pays ont redécollé, sauf la France, accompagnée dans son malheur par ses deux principaux partenaires, l'Allemagne et l'Italie. L'espoir de rebond apparu au premier semestre 2004 n'a été qu'un feu de paille, Jean-Pierre Raffarin paraissant impuissant à insuffler le moindre dynamisme. Le PIB a replongé à un petit + 1,2 % en 2005.

 

Cette fois-ci, MM. de Villepin et Breton ont plus de chance, les moteurs semblent repartis pour de bon. La consommation des ménages reste vive et l'investissement, pour la première fois, se réveille. Seule l'exportation manque à l'appel mais il y a tout lieu de penser que, pour l'année 2006 tout entière, l'économie croîtra de 2,5 %, le haut de la fourchette espérée par le gouvernement. Les instituts économiques privés qui tablaient sur 1,9 % seulement révisent actuellement leurs pronostics à la hausse. La France semble relancée.

Le plus satisfaisant parmi les "indicateurs au vert" vient de la création d'emplois (51 000 au deuxième trimestre), qui permet de lever quelques-uns des doutes qu'on pouvait nourrir sur la baisse observée du chômage depuis six mois laquelle semblait provenir des évolutions démographiques et des subventions publiques. Le marché de l'emploi redevient plus favorable. Rien ne permettra mieux d'alimenter la confiance, sur ce point le gouvernement a bien travaillé.

Les économistes mettent vite en garde contre tout optimisme excessif. Ils continuent de penser que le rythme normal de croissance que peut espérer l'économie est de 2 % l'an, maximum. Comme le confie Hervé Monet, de la Société générale : "On ne comprend pas vraiment le surprenant bon indice de la croissance printanière. On avait eu du mal à expliquer le mauvais résultat de 2005, on a du mal à déterminer les causes du bon chiffre de 2006." La consommation des ménages est constante, l'investissement repart mais sans véritable solidité.

La seule explication qui finalement s'impose vient d'Allemagne, notre principal client. Les industriels germaniques ayant engagé une sévère cure de baisse des salaires et donc de la demande en importations, nos débouchés se sont raréfiés.

C'est, à l'inverse, la reprise allemande de 2006 qui gonfle nos carnets de commandes. Les exportations se redressent donc un peu et cela crée la différence. Tout reste cependant ténu. Au passage, cette dépendance souligne combien est urgente et indispensable une coordination des politiques économiques entre Paris et Berlin, avis aux candidats à la présidentielle...

L'Allemagne devrait ralentir en 2007, d'où les pronostics qui font redescendre la croissance française autour des 2 % en 2007. Angela Merkel veut hausser la TVA de 2 points pour rétablir les comptes publics, la demande allemande sera restreinte à nouveau. En Italie, Romano Prodi a engagé lui aussi une politique de rigueur budgétaire pour rentrer dans les critères de Maastricht. Ces décisions vont coûter 0,5 point de croissance dans la zone euro, a calculé Patrick Artus, de la banque Ixis.

D'autres nuages gris s'annoncent. Le ralentissement de la locomotive américaine qui tomberait de 3,5 % cette année, à 2,8 % en 2007. Et encore, à condition qu'un éclatement de la bulle immobilière ne vienne pas provoquer de crise plus grave. Le dollar qui, s'il chutait, menacerait la compétitivité de la zone euro. L'élection présidentielle qui, en France, va inciter à l'attentisme. Au total, ces facteurs vont ramener l'économie française autour des 2 % en 2007 et au-delà.

Le débat qui devrait s'ouvrir et autour duquel devrait tourner la campagne est de savoir s'il faut s'en contenter et se focaliser sur la distribution de la richesse ainsi produite ou s'il faut tout faire pour accélérer.

En 2002, les programmes des deux candidats à la présidentielle, Jacques Chirac et Lionel Jospin, tenaient pour acquise une croissance annuelle de... 3 %. La différence portait sur le "qu'en faire ?" : baisser les impôts ou pas, relancer les dépenses et lesquelles, etc. L'histoire a été cruelle : le gagnant Chirac aura passé son quinquennat à courir après ces 3 %, sans jamais y parvenir. Le manque de dynamisme a pourri son mandat, gonflant le chômage et les déficits, ruinant le moral, enfantant le mauvais sentiment de déclin.

A se centrer sur la défense du "modèle social français", la campagne d'aujourd'hui part dans la même direction erronée. Le retour à une croissance de 2 % doit être vu comme un minima. Un tel rythme ne suffira pas à résoudre tous les problèmes accumulés et aggravés depuis cinq ans et qui se présentent en concomitance : poursuivre la baisse du chômage, assainir les finances publiques (la dette atteint 65 % du PIB), aborder l'entrée dans la phase de la retraite des baby-boomers. La seule question qui devrait mobiliser est : comment faire plus ?

 

ÉRIC LE BOUCHER
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