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Vent de folie sur les matières premières

ANALYSE
LE MONDE | 08.06.06 |
Une raffinerie de pétrole, sur le site de Grandpuits, en France, le 20 mai 2005. | AFP/JOËL SAGET
 
 

Les matières premières semblent devenues folles. Le prix du cuivre a triplé en un an ; celui de l'aluminium a doublé ; celui de l'or a augmenté de 45 % depuis le début de l'année ; le cours du baril de pétrole n'en finit pas de battre des records, bien loin des 30 dollars souhaités naguère. Heureux pays - en apparence - ceux qui empochent ces recettes considérables et inattendues, à l'instar du Chili, du Canada, de la Russie ou de l'Angola, notamment.

 

Pourtant, beaucoup de gouvernements se méfient de tels eldorados ; ils redoutent les très-hauts et les très-bas que les marchés infligent aux cours des produits de base et qui compliquent leur gestion autant que leurs prévisions budgétaires. Ils cherchent à se protéger contre les dangers de ces "bulles" aux évolutions imprévisibles, tant l'équilibre entre l'offre et la demande mondiales semble durablement instable. On trouve deux types de parade chez ceux qui ont le bonheur de posséder une matière première abondante et très demandée.

La première est le remboursement anticipé des dettes contractées pendant les années difficiles auprès des organismes multilatéraux, des pays riches et des banques. C'est ce que font certains pays pétroliers avisés. "Nous constatons un mouvement de remboursements anticipés impressionnant par son ampleur", commente Xavier Musca, directeur du Trésor français et, à ce titre, président du Club de Paris, qui regroupe 19 pays industriels créanciers des pays en développement. "Il s'agit d'une stratégie sage de la part de pays qui savent que leurs ressources ne sont pas pérennes."

Les derniers pays à avoir sollicité ce désendettement sont l'Algérie et la Russie. Forte de réserves gonflées à 60 milliards de dollars par des rentrées pétrolières bien supérieures à ce qu'elle avait budgétisé, l'Algérie a obtenu, le 11 mai, du Club de Paris de pouvoir rembourser 8 milliards de dollars qu'elle devait principalement à l'Italie, à la France et aux Etats-Unis. Economies en année pleine grâce à ces versements anticipés : quelque 500 millions de dollars. Autre bénéfice : une crédibilité financière totalement restaurée de l'avis des marchés et des investisseurs.

La Russie devra attendre juin, mais il est vraisemblable qu'elle pourra, elle aussi et à certaines conditions, rembourser au Club de Paris 22 milliards de dollars, après 15 milliards en 2005.

La deuxième façon de se prémunir contre les rentrées déstabilisatrices en provenance des matières premières consiste à les provisionner "pour les générations futures".

Il s'agit d'éviter de contracter la "maladie hollandaise", détectée dans les années 1960 aux Pays-Bas où la manne tirée du gaz de la mer du Nord a fondamentalement perturbé l'économie. Cette pathologie économique paradoxale se déclenche dans les pays dont les recettes provenant d'une matière première provoquent un afflux de capitaux inhabituels qui déclenche une valorisation de la monnaie ; celle-ci handicape les autres exportations. Couplée avec le laxisme budgétaire que suscitent d'abondantes rentrées fiscales, cette désorganisation de l'économie rend le pays vulnérable à un retournement des prix et/ou à un tarissement des gisements.

La Norvège avait montré, dès 1996, l'exemple d'une prévention efficace ; elle a amassé 170 milliards d'euros en prévision du tarissement de ses champs pétrolifères et gaziers. Le gouvernement chilien lui a emboîté le pas, le 2 mai, en soumettant au Parlement la création d'un fonds de stabilisation économique et social, afin d'utiliser intelligemment les excédents budgétaires de ses mines de cuivre (4,8 % du produit intérieur brut en 2005 et 8 % attendus cette année) : chaque fois que le cuivre gagne 1 cent de dollar, le fisc chilien perçoit 120 millions de dollars de plus. En 2005, celui-ci a reçu 4 milliards de dollars inespérés ! Pour Andres Velasco, son ministre des finances, l'objectif de ce fonds était "de garantir les engagements de moyen et long termes à l'égard des citoyens en matière de retraites minimales pour ceux qui en sont dépourvus".

 

"UNE INITIATIVE À TROIS ÉTAGES"

 

Dans certains pays, les matières premières ne connaissent ni demande explosive ni appréciation spectaculaire des cours, mais plutôt des fluctuations erratiques et souvent à la baisse. Il s'agit de pays producteurs de produits de base agricoles à usage alimentaire (par exemple, le café et le cacao) ou industriel (coton et huiles). Leurs finances publiques et leurs petits cultivateurs souffrent de ne pouvoir compter sur des recettes stables et suffisamment rémunératrices.

Le 6 mai à Abuja, le président du Nigeria, Olusegun Obasanjo, a jugé, devant les dirigeants des huit pays africains producteurs de cacao, "inacceptable que les marchés des matières premières en Europe et en Amérique influencent le prix international du cacao sans prendre en considération le coût de sa production". Il a appelé les producteurs à se mettre d'accord "sur la stratégie à adopter pour garantir des prix justes pour (leur) production".

Malheureusement, toutes les tentatives passées de sécurisation ont échoué. Les stocks stratégiques de matières premières et les réductions concertées de superficies plantées ont fait long feu et n'ont guère influencé les cotations à Londres, New York ou Chicago. Pis, les fonds des caisses de stabilisation ont été détournés à des fins politiciennes par bien des gouvernements.

C'est pourquoi il faut suivre de près le projet sur lequel travaillent l'Agence française de développement (AFD), l'Association cotonnière africaine (ACA) et l'Association des producteurs de coton africains (Aproca).

"Nous suggérons à la communauté internationale une initiative à trois étages", explique Jean-Michel Severino, directeur général de l'AFD. Les fluctuations à court et moyen terme relèveraient des mécanismes classiques de protection impliquant les organismes représentatifs des paysanneries, les assureurs et les marchés. En revanche, "aucun assureur ne prendra en charge les risques systémiques de long terme, explique M. Severino. C'est donc là que nous proposons d'intervenir. Les sommes nécessaires sont considérablement plus faibles que lorsque les trois risques sont agrégés, car les occurrences sont rares. Le coton est un beau terrain d'expérimentation en raison de son enjeu social important ; nous proposerons à la Banque mondiale et à l'Union européenne une phase d'expérimentation au Sénégal, au Burkina Faso et au Mali, qui pourrait être institutionnalisée en 2007-2008. Si cela réussissait, nous pourrions étendre ce mécanisme à d'autres produits". Car, dans ces pays, ce n'est pas la "maladie hollandaise" qui menace, mais la faim.

ALAIN FAUJAS
Article paru dans l'édition du 09.06.06
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