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Infographie:L'émiettement identitaire en Europe de l'Est

 
 
L'émiettement identitaire : l'effet domino du Monténégro
LE MONDE | 07.06.06 |


En juin 1991 à Luxembourg, quand la Slovénie et la Croatie flirtaient déjà avec l'indépendance, François Mitterrand avait passé à son ministre des affaires étrangères, Roland Dumas, sous la table du Conseil européen, un petit papier contenant les noms d'une quarantaine d'"Etats".

 

C'était la liste des régions, provinces, peuples européens dont le président de la République française pensait qu'ils pourraient faire sécession si la Communauté européenne - ainsi que s'appelait alors l'Union - commençait à accepter l'éclatement de la Yougoslavie. Il ne craignait rien plus que la "dislocation" de l'Europe. Il le dira avec force l'année suivante lors d'un colloque organisé à Paris sur le thème "Les tribus et l'Europe", tandis que la Bosnie était à feu et à sang.

En 1991, l'Union soviétique subsistait encore, mais l'effondrement de son empire s'annonçait, et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes revenait en force après la glaciation de la guerre froide. Quinze ans plus tard, la tension entre le droit à l'autodétermination et l'existence d'Etats dans des frontières internationalement reconnues persiste.

L'ex-Yougoslavie reste l'épicentre de cette contradiction. Chaque nouvelle indépendance semble être la dernière ; et pourtant le processus continue. Le Monténégro vient de proclamer sa souveraineté. Le prochain sur la liste est le Kosovo. malgré l'opposition de Belgrade, son indépendance - fût-elle "limitée", "conditionnelle" ou "encadrée" - paraît inévitable. Au nom de quoi refuserait-on aux Albanais, largement majoritaires dans la province, ce qui a été accordé aux Monténégrins ?

La communauté internationale cherche bien à mettre des garde-fous pour éviter une contagion générale qui pourrait toucher demain les Albanais de Macédoine, les Serbes de Bosnie et, au-delà des Balkans, les Transnistriens de Moldavie, les Abkhazes ou les Ossètes de Géorgie, pour ne citer que quelques exemples.

Ainsi, au Monténégro, l'Union européenne (UE) avait placé la barre de la majorité non à 50 % des suffrages exprimés, comme il est d'usage pour un référendum, mais à 55 %. La Russie devrait finir par accepter l'indépendance du Kosovo, malgré ses protestations de solidarité slave avec les Serbes, à condition toutefois qu'une clause souligne expressément qu'il ne saurait s'agir d'un précédent. Elle pense, bien sûr, à ses propres Républiques musulmanes du Caucase, et en particulier à la Tchétchénie.

Mais ces digues sont trop fragiles pour résister soit à la poussée des peuples, soit aux intrigues des puissances avoisinantes qui mettent les aspirations à l'indépendance au service de leurs propres objectifs, soit - a fortiori - à la combinaison des deux. L'exemple du Caucase est flagrant à cet égard. Au Nord, le Kremlin combat les tentatives sécessionnistes au nom de l'intégrité territoriale de la Fédération de Russie ; mais elle les encourage en sous-main dans le Caucase du Sud. L'absence de solution dans le conflit du Haut-Karabakh entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan lui permet d'assurer sa tutelle sur la première et de conserver un moyen de pression sur le second.

La référence aux frontières internes à l'URSS pour définir les nouvelles frontières internationales est d'un faible secours, car Staline (qui a régné de 1924 à 1953) a taillé et retaillé dans le tissu géographique. La Géorgie revendique son droit à la souveraineté dans ses frontières de l'ère soviétique. Au nom de ce principe, elle refuse de se séparer de deux anciennes "républiques autonomes", l'Abkhazie et l'Adjarie, et de sa province d'Ossétie du Sud. L'Adjarie est rentrée dans le giron géorgien, mais Abkhazie et Ossétie du Sud continuent de faire sécession, avec le soutien implicite de Moscou. Ainsi sont créés, comme en Transnistrie, des abcès de fixation qui donnent à l'ancienne puissance impériale un droit de regard dans les affaires intérieures des anciennes possessions.

Ces diverses situations ne sont naturellement pas comparables. Dans certains Etats, l'histoire a accompli son oeuvre d'assimilation. Dans d'autres cas de souveraineté récente, l'Etat n'a pas créé de nation, ni la nation un Etat. Le dépassement de l'Etat-nation par l'intégration européenne est un principe abstrait qui a perdu de sa pertinence, y compris chez les membres les plus anciens de l'UE. La reconnaissance d'une règle générale, comme le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, pose plus de questions qu'elle n'en résout. Elle n'est pas toujours compatible avec le respect non seulement de la souveraineté westphalienne, mais encore du droit des minorités ; surtout quand la nouvelle entité revendiquant son indépendance est le résultat d'un nettoyage ethnique. L'imbrication des groupes de populations rend sa mise en oeuvre délicate et peut créer d'autres injustices.

A contrario, le principe souvent généreux de la cohabitation des peuples, des cultures et des religions peut s'avérer plus meurtrier que la séparation de ceux qui ne veulent pas vivre ensemble. Au nom de la stabilité, le maintien forcé d'entités multiethniques a conduit à des massacres et provoqué une instabilité encore plus grande qu'un éparpillement maîtrisé. Faute de recette globale, seul un traitement au cas par cas, où s'affrontent des principes contradictoires, peut permettre de faire face à la revendication identitaire.

Daniel Vernet
L'émiettement identitaire en Europe de l'Est | Le Monde
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