/http%3A%2F%2Fmedias.lemonde.fr%2Fmmpub%2Fimg%2Flet%2Fp.gif)
our Montesquieu, les climats tempérés étaient plus favorables à la prospérité des nations que ceux des tropiques. L'économie du développement a donné au philosophe du XVIII
e siècle une nouvelle jeunesse dans les années 1990, en suggérant que la géographie explique les différences de croissance entre pays : par exemple, le climat, l'enclavement ou les maladies endémiques. Le remplacement de l'expression "tiers-monde" par celle de "pays du Sud" est d'ailleurs une reconnaissance de la dimension géographique de la croissance, à côté de facteurs classiques tels que l'investissement.
Cette vision a vite trouvé ses limites - au vu de la croissance de Singapour, de Taïwan ou de la Malaisie - et les économistes ont alors désigné les institutions comme le facteur qui expliquerait les divergences de croissance. La stagnation de l'Afrique proviendrait ainsi de ses institutions politiques, souvent dévoyées par des régimes prédateurs ou clientélistes. Cependant, cette explication n'a pas toujours convaincu, car les institutions découlent d'autres facteurs, y compris géographiques, tels que les dotations en ressources naturelles. Dans les pays producteurs, les institutions politiques et fiscales sont clairement influencées par la manne pétrolière.
C'est pourquoi une analyse plus fine des divergences entre pays met aujourd'hui en avant les normes sociales propres à chaque société, et montre leur influence cruciale sur les comportements et les choix des individus (quant à leur emploi, leur consommation) comme sur les comportements collectifs - ces normes obligeant par définition à la conformité.
Certaines normes perdurent, même si elles sont inefficaces en termes économiques, car elles "verrouillent" les comportements avec pour effet de maintenir les individus dans la pauvreté, en contraste avec les normes fondatrices des économies de marché valorisant la saisie d'opportunités et la compétition. Ces normes expliqueraient le sous-développement de certaines régions (et dans les pays riches, la pauvreté persistante de certains groupes sociaux). Cette résilience des normes, même si l'environnement change, a été considérée par le géographe Jared Diamond comme la cause de l'effondrement de sociétés jadis prospères.
Une étude récente des économistes Karla Hoff, de la Banque mondiale, et Arijit Sen, de l'université Jawaharlal Nehru à New Delhi, montre que l'adhésion à des normes telles que celles liées aux systèmes de parenté (et au népotisme qui les accompagne) est une réponse rationnelle dans des contextes de pauvreté marqués par l'incertitude et un accès inégal à l'information. La confiance est plus facile à établir au sein de son groupe d'appartenance : chacun sait à quoi s'en tenir, les droits et devoirs sont clairs. Cependant, ce "conservatisme collectif" barre l'accès aux opportunités et aux marchés (du travail, du logement) pour tous les non-parents, relègue au second plan la compétence, et donc diminue les perspectives de revenus, comme c'est souvent le cas en Inde ou en Afrique subsaharienne.
Les normes sociales peuvent empêcher de saisir les opportunités et de s'adapter, mais elles renforcent aussi les inégalités, comme celles qui régissent l'appartenance à des groupes sociaux et assignent des statuts hiérarchisés. Sur l'exemple des castes en Inde, Karla Hoff et Priyanka Pandey, de l'université de Pennsylvanie, démontrent que les croyances influencent les identités sociales bien après que les institutions légalisant la subordination ont été démantelées par l'Etat. A l'aide d'une expérience avec des élèves de l'Uttar Pradesh (résoudre un jeu de labyrinthe), elles montrent que si les élèves sont publiquement désignés comme appartenant à une caste inférieure, leurs performances sont de 25 % à 30 % moins bonnes que lorsque cette appartenance n'est pas mentionnée : cette précision leur fait anticiper qu'ils seront l'objet de discrimination et ils perdent confiance dans l'équité des règles du jeu. Mmes Hoff et Pandey en tirent l'importante conclusion, en termes de politique économique, que face à l'intériorisation de normes inégalitaires, la seule offre d'opportunités ne suffit pas.
Ces cercles vicieux sont renforcés par des effets dits de "voisinage" (on retrouve ici la géographie) qui renforcent à leur tour la conformité aux normes - conformisme rationnel car il y a plus de coûts à penser différemment, comme l'a noté Edward Glaeser, économiste à Harvard. C'est le cas lorsque les individus sont regroupés dans un même lieu, isolés et moins exposés à échanger avec des individus obéissant à des normes différentes, comme l'a montré Steven Durlauf, économiste à l'Université du Wisconsin, à propos des phénomènes de ghettoïsation et de la dimension spatiale du sous-développement. Les dynamiques de la persistance des inégalités seraient-elles identiques pour les pays pauvres et pour les pauvres dans les pays riches ?
Alice Sindzingre est chercheuse au CNRS, UMR EconomiX, université Paris-X.