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Une introduction à la découverte des grands courants de la pensée économique

 

 

 

 

Panorama rapide des courants de pensée en économie.

 

ON peut montrer que les théories économiques entretiennent des relations complexes en construisant un tableau des filiations constituant le meilleur moyen de situer à la fois dans le temps et dans l’espace théorique les différents auteurs.

Trois tableaux sont présentés ci-dessous à cet effet.

-  Le premier décrit les liaisons permettant de repérer la pensée économique libérale dans ces deux orientations essentielles : l’école classique et l’école néoclassique.

 

 

-  Le second permet de retrouver les origines et les prolongements de l’analyse keynésienne.

 

 

-  Le troisième enfin trace les frontières du marxisme et la circulation des idées qui sont à l’origine ou qui perpétuent ce courant.

 

 

-  Les trois organigrammes font par ailleurs apparaître des prolongements constituant des dissidences ou des hétérodoxies.

Il faut cependant éviter de schématiser à l’excès. Contrairement à ce que montrent ces schémas, les courants de pensée repérés ne sont pas homogènes.

 le courant libéral

  • Il y a plusieurs libéralismes, et les oppositions à l’intérieur de ce courant dominant sont parfois très fortes.
    Les pères fondateurs du courant, les économistes classiques ont écrit de nombreuses pages montrant que leur vision du monde n’est pas dépourvue de réflexion sur les aspects sociaux (à l’exemple du “père fondateur” Adam Smith qui rédige une “Théorie des sentiments moraux” avant “Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations”). Jean-Baptiste Say énonce la loi des débouchés selon laquelle l’offre fait toujours naître la demande permettant de l’absorber mais Thomas robert Malthus pense que l’épargne ne se transforme pas toujours en dépense ce qui est une cause de crise. Vilfredo Pareto est à la fois l’économiste décrivant l’équivalence entre équilibre général de marché et optimum économique et le sociologue qui rédigera un gros "traité de sociologie générale" en 1916. Les ultra-libéraux américains d’aujourd’hui allant jusqu’à prôner l’avènement d’un État zéro, laissant toutes les activités humaines régies par des marchés sont très éloignés des tenants d’une limitation de l’intervention publique aux seuls domaines pour lesquels le marché montre des difficultés et pour les projets de moyen ou long terme (théories de la croissance endogène). Ils sont aussi à l’image de certains libertariens comme Robert Nozick, capables de réclamer la disparition de l’héritage et la redistribution totale des facteurs de production à chaque génération. Comment situer l’école autrichienne et la variété de ses discours de Ludwig von Mises à Friedrich von Hayek, mais aussi Joseph Schumpeter ?

 

 

  • Les mêmes divergences s’observent dans la pensée d’inspiration keynésienne.
    Le courant dominant des années 60, dit de "la synthèse néoclassique" et représenté particulièrement par l’économiste américain Paul Anthony Samuelson est très différent de celui qui continue le travail de Keynes à Cambridge Joan Robinson et Nicolas Kaldor. Les deux sont étrangers aux préoccupations des néokeynésiens de l’école dite des "déséquilibres" ou des "équilibres avec rationnements", elles mêmes rejetées par les tenants de "l’économie du circuit".

 Pour le marxisme, la pratique du socialisme "réel" et l’histoire bouleversée des mouvements révolutionnaires du XXe siècle accentue encore ce sentiment de diversité. Joseph Staline, Léon Trotski, Mao Ze Dong, Fidel Castro, se réfèraient tous à Marx, et les économistes officiels de ces régimes et/ou de ces déviations réclamaient l’héritage d’une pensée purement marxiste, les autres étant en fait de “dangereux manipulateurs trichant et déformant la pensée du maître”.

  Que dire dans ces conditions de ceux qui empruntent à différents courants et que les spécialistes actuels de l’histoire de la pensée qualifient d’auteurs "hétérodoxes". Il paraît souvent naturel de les considérer comme des dissidents, mais eux-mêmes affirment parfois être au contraire soucieux du respect de la pensée d’origine des grands auteurs.

 La prudence s’impose donc dans la détermination des étiquettes politiques pouvant être associées à tel ou tel courant de la pensée économique. C’est pour cette raison qu’il faut dans un premier temps tracer un tableau assez large des éléments communs aux auteurs qui se réclament (ou sont rangés) de (dans) chacun de ces paradigmes. 

Cette présentation prend en compte une contrainte forte : une théorie se développe dans un environnement historique qui doit être éclairé d’un triple point de vue.

 Les caractéristiques socio-économiques de la période, parce que la révolution industrielle et la crise de 1929 ne conduisent pas aux mêmes préoccupations.

  • Le climat culturel et le mouvement général des idées, parce que les auteurs ne sont pas insensibles aux débats des autres sciences ou à la réflexion philosophique.
  • Les objectifs spécifiques des auteurs dans leur propre domaine : critiquer les idées économiques dominantes du moment soit pour les réfuter, soit pour les conforter à partir d’une nouvelle argumentation, traiter des questions laissées jusque-là sans réponse.

 le marxisme

 
 
 Marx s’intéresse à la philosophie, au droit et à l’économie. Jusqu’au milieu des années 1840, Marx se consacre à la philosophie [2].
La philosophie allemande pose de manière nouvelle la question du droit, de l’État, de la religion.Lorsque Marx s’engage dans le débat d’idées, il se situe d’abord sur le plan politique discutant avec d’autres étudiants la philosophie du droit de Hegel. Il doit quitter Berlin pour des raisons politiques et lorsqu’il revient à Bonn, il fonde un journal d’opposition La gazette rhénane dans lequel il montre un intérêt nouveau pour les questions sociales.
  • En 1844, la rencontre avec Engels, à l’occasion de son exil à Paris, renforce son attention pour les transformations économiques et sociales provoquées par la révolution industrielle en Angleterre. C’est à ce moment qu’il décide que la démarche philosophique est vaine. [3]
  • Il se tourne vers l’action politique et dévore littéralement les écrits des économistes, en particulier (mais pas seulement) les classiques anglais.

 la pensée marxiste est issue de la critique de la pensée économique classique. Les titres de quelques ouvrages de Karl Marx (1818 - 1883), Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Le capital, avec comme sous-titre Critique de l’économie politique (1867-1894), font d’ailleurs ouvertement référence à cette critique. Il y a donc de toute évidence une forte influence des débats théoriques qui marquent le XIXème siècle dans lœuvre de Karl Marx, d’autant que sa formation initiale fait de lui un philosophe. Mais Karl Marx est aussi un observateur attentif de son époque, il est un journaliste engagé jusqu’à se voir censurer ou même condamner à l’exil. Il est enfin un participant très actif de l’organisation du mouvement ouvrier révolutionnaire - [1] -.

1. Le cadre historique de la pensée marxiste (1848 - 1930).

-  La première date fait référence à la publication du Manifeste du parti communiste qui résume les thèses de Marx et Engels sur la logique du développement historique, la lutte des classes et l’exploitation du plus grand nombre par le petit groupe de capitalistes.
-  La dernière date est un repère moins précis, mais elle correspond à un moment où les principales expressions du marxisme sont achevées (en particulier le léninisme et le trotskisme).

-  Les idées de Karl Marx se sont formées en Allemagne à un moment où celle-ci est en pleine transformation politique. Le passage des troupes de Napoléon a laissé les traces des idées révolutionnaires et de l’aspiration démocratique alors que, dans le même temps, la puissance de la Prusse autoritaire s’affirme.

-  Marx contrairement aux économistes classiques, Jean-Baptiste Say mis à part, est persuadé que la production industrielle se fait avec des rendements croissants ouvrant ainsi la possibilité d’envisager la solution des problèmes matériels de l’existence des hommes. Il participe ainsi au courant scientiste qui va caractériser le milieu du XIXème siècle.

-  Le mouvement des idées révolutionnaires est intense pendant tout le siècle.

  • Les courants socialistes s’expriment et annoncent des utopies collectives. Certaines sont mises en application courageusement et avec enthousiasme (les coopératives de production et de consommation, les phalanstères fouriéristes, les cercles saint-simoniens...) .
  • Le mouvement ouvrier lui-même est très actif et les émeutes ouvrières sont nombreuses en dépit de la répression brutale. Marx et Engels participeront à ces mouvements en essayant à chaque occasion d’entraîner l’adhésion à leurs thèses (par exemple, Engels réussira en deux ans à transformer la "ligue des justes" de Weitling en "ligue des communistes" avec exclusion des anciens leaders, plus tard Marx prendra le contrôle de l’Association Internationale des Travailleurs en mettant Bakounine et les anarchistes dans une position minoritaire).
  • Parfois cette agitation sociale déborde et prend une forme révolutionnaire (1848, 1871). Marx et Engels vivent intensément ces moments historiques et en font l’analyse théorique (Les luttes de classes en France 1850, La guerre civile en France 1871).

 

2. Les idées de Marx.

La difficulté de présentation de l’œuvre de Marx tient principalement au fait que ses idées relèvent de plusieurs champs disciplinaires. L’unité de pensée est dans la méthode appliquée. Par commodité, il est fréquent de distinguer l’analyse sociologique et philosophique de la pensée économique.

a) L’analyse sociologique et philosophique.

 Dans sa période de formation philosophique, il découvre la méthode dialectique de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831).
Selon Hegel, l’évolution se fait dans le développement des contradictions, leur dépassement ou leur résolution conduisant à l’émergence de nouvelles contradictions.
Marx reconnaît ainsi une logique permettant d’analyser les phénomènes politiques. Il pense alors, avec ses amis jeunes hégéliens, que l’ordre politique et social peut être changé si la conscience des contradictions est développée dans l’opinion.
C’est en changeant les esprits qu’il est possible de changer le monde.

  • Il emprunte à Ludwig Feuerbach (1804 - 1872) une conception matérialiste de l’homme et des relations sociales.
    Les idées qui dominent l’homme à une époque donnée sont le reflet de l’organisation matérielle de la société. Le concept central retenu par Marx de l’analyse de Feuerbach est celui d’aliénation.
    L’homme est devenu étranger à lui-même et au monde à cause des représentations du monde qui le commandent.
    Feuerbach en tirait une critique de la religion, cause principale de l’aliénation.
    Marx s’éloignera de cette position en reconnaissant que les fondements de l’organisation économique et sociale sont la propriété privée et les relations de production qu’elle soutient. [4]
  • Les rapports entre les hommes (rapports sociaux de production entre propriétaires et non-propriétaires), entre les hommes et les produits (organisation des forces productives), regroupés pour former un "mode de production" déterminent une forme d’organisation politique et sociale donnée.
    L’histoire est traversée par les luttes entre les groupes (les classes) qui représentent les anciennes et les nouvelles bases matérielles de la production (l’Histoire est l’histoire des luttes de classes). Cette conception constitue le "matérialisme historique" clairement exposé dès le milieu des années 1840.
    La contradiction s’achève toujours par la prise de pouvoir politique de la classe représentant le nouveau mode de production dominant. Comme le développement des forces productives se perpétue, de nouvelles contradictions vont se développer et conduiront à leur tour à un dépassement. Ainsi la fin de l’histoire ne peut se produire que si la lutte entre les classes s’arrête.

 -  Marx considère que le capitalisme est la forme achevée du développement “historique” des forces productives. La lutte des classes oppose dans ce système un petit nombre de personnes propriétaires des moyens de production (les capitalistes) et la masse considérable des exploités (les prolétaires). Le haut niveau de satisfaction des besoins autorisé par la puissance de la production capitaliste permet d’envisager une organisation sociale nouvelle.
-  La disparition de la propriété privée des moyens de production, libère les hommes des rapports de domination dans la production. Chacun redevient maître, à travers la collectivité des travailleurs, de ses outils, de son travail et des produits de son travail. L’aliénation ancienne est brisée.

-  L’analyse dialectique, la conception matérialiste, le rejet de la philosophie et de l’humanisme pour interpréter l’histoire, ramènent Marx à la description d’un monde futur qui n’est pas très différent de celui des utopies socialistes qu’il a si férocement critiquées.

b) La pensée économique.

Les deux thèmes essentiels de la pensée économique marxiste sont un prolongement direct de l’analyse de David Ricardo : l’approfondissement de la théorie de la valeur et ses conséquences pour l’analyse de la répartition, l’évolution à long terme de l’économie.

-  L’analyse ricardienne de la valeur travail débouche sur une impasse puisqu’elle laisse le profit inexpliqué. Marx reprend cette conception de la valeur et montre comment la réalisation de la production conduit à l’apparition de la plus value.
L’écart entre la valeur créée et la valeur engagée pour payer les moyens de production (capital constant représentant les biens de production et capital variable pour payer la force de travail) est un détournement de valeur. C’est parce qu’il possède les moyens de production que le capitaliste peut exploiter le salarié en extorquant la plus value.

-  La dynamique du capitalisme envisagée par Marx diffère de celle de Ricardo. La loi des rendements décroissants est abandonnée et remplacée par l’idée que le capitalisme développe de lui-même les contradictions qui le feront disparaître.

  • D’une part, des crises successives vont traduire le décalage entre l’offre toujours plus grande sous l’effet de la concurrence et la croissance de la demande freinée par la stagnation des salaires (c’est le rejet de la loi de Say), il y a une tendance à la sous-consommation.
  • D’autre part, l’accumulation croissante du capital s’accompagne d’une détérioration des conditions de réalisations de la plus value. Marx montre qu’il existe une tendance à long terme à la baisse du taux de profit. La baisse permanente du taux de profit peut être retardée, mais elle est fatale.
  • Enfin, à l’occasion des crises périodiques la concentration s’accélère donc le nombre des prolétaires augmente. L’organisation des luttes ouvrières peut d’ailleurs accélérer ces transformations. Le capitalisme est voué à disparaître, il sera dépassé par une organisation sociale plus efficace parce qu’elle libérera l’homme et les moyens de production.

 

La théorie marxiste aura une influence durable et servira de références aux nombreuses expériences révolutionnaires du XXe siècle. Elle deviendra parfois une pensée officielle (une pensée d’État) mais elle sera toujours l’objet de commentaires et d’oppositions fortes entre des interprétations différentes.
Entre les tenants d’un marxisme dogmatique, définissant une orthodoxie figée dans les écrits de Marx et ceux qui considèrent que l’essentiel du marxisme est dans la méthode, il y a un fossé considérable.

Il est possible cependant de repérer ce qu’il y a de commun dans toutes les versions successives du marxisme.

  • L’analyse marxiste est déterministe. Elle repère des liaisons causales permettant de comprendre le passé et de prévoir l’avenir. Ainsi l’Histoire a un sens.
  • L’analyse marxiste est matérialiste. L’origine des transformations est dans le changement de la base matérielle de la vie sociale, l’infrastructure. Les transformations culturelles, politiques, morales, répondent aux transformations matérielles, l’infrastructure détermine les superstructures.
  • L’analyse marxiste est dialectique.
    Ce qui peut nuancer le déterminisme strictement énoncé ci-dessus, puisque les liaisons causales se répondent et s’enchaînent.

 Bibliographie :

 -  Balibar Étienne, La philosophie de Marx, Repères, La découverte, 2001 (128 pages)
-  Chavance Bernard, Marx et le capitalisme, CIRCA, Nathan, 1999, 192 pages
-  Duménil, Lévy, Économie marxiste du capitalisme, Repères, La découverte, 2003 (128 pages)
-  Durand Jean-Pierre, La sociologie de Marx, Repères, La découverte, 1995 (128 pages)
-  Hai Hac Tran et Salama Pierre, Introduction à l’économie de Marx, Repères, La découverte, 1992 (128 pages)

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