de Michael Moore
Faute de pouvoir s’offrir l’hosto, un Américain bricolo rafistole lui-même son genou, méchamment charcuté... Un autre se retrouve avec deux doigts raccourcis par une scie circulaire et ne récupère que le bout de son annulaire : faire recoudre le majeur lui aurait coûté les yeux de la tête. Avec son art d’entrer dans le vif du sujet, Michael Moore ne rate pas l’ouverture de Sicko : pour s’attaquer au système de santé américain, il appuie directement là où ça fait mal. Et c’est même terriblement douloureux : une souffrance profonde, sans recours, s’engouffre dans ce nouveau film réquisitoire, à travers des histoires de vies meurtries, sacrifiées, au lieu d’être soignées, sauvées. Cette réalité bouscule Michael Moore lui-même : cette fois, son humour mordant, sa ruse et sa hargne d’enquêteur ne sont pas tout. Cette fois, il part en guerre avec son cœur.
Sicko s’impose comme son film le plus personnel, le plus fort. Derrière le sympathique personnage de justicier dont il a fait sa marque de fabrique apparaît l’homme, l’humaniste épris de justice. Bien sûr, il s’attaque ici aux puissantes sociétés qui vendent de la protection santé pour faire du profit sur le dos des malades, en leur déniant ensuite l’accès aux soins, en réduisant à rien le nombre d’actes médicaux réellement couverts. Bien sûr, il pointe la complicité de tous les politiciens américains, payés par ces industriels de l’assurance-maladie pour ne rien changer. Mais c’est un combat moral que Michael Moore place en tête de la liste des urgences : comment peut-on dire non à quelqu’un qui demande de l’aide ? Comment peut-on refuser de prendre en charge une personne malade en sachant qu’elle va mourir ? En partant enquêter en France et en Angleterre, d’une manière sciemment superficielle et volontairement comique, le documentariste veut adresser aux Américains ce message simple, essentiel : il existe des pays riches où, quand vous tendez une main blessée, on vous la soigne, même si vous avez tout juste de quoi la faire amputer.
Qu’est-il advenu de la bonté aux Etats-Unis ? A cette nation qui brandit en toutes occasions l’étendard de sa foi chrétienne, Michael Moore renvoie à point nommé l’image de son indifférence sans foi ni loi. « Qui sommes-nous ? », s’interroge-t-il dans ce film, qui devient une réflexion sur la condition humaine et l’identité américaine, l’une et l’autre bradées, laissées-pour-compte. Même les héros du 11 Septembre s’étouffent sans qu’on les aide, malades des poumons après avoir sauvé des vies. Ces oubliés des oubliés de l’Amérique, Michael Moore les prend sous son aile : n’hésitant pas à endosser finalement un rôle de messie pragmatique, il les emmène se faire soigner à Cuba. Et là, on prend enfin soin d’eux, gratuitement. Le pays de Bush guéri par son ennemi : le symbole est presque trop énorme, trop efficace. Mais il est juste, car toute autre préoccupation s’efface alors devant la seule chose qui devrait compter : la solidarité. Redonner un sens à cette valeur humaine est plus qu’un message, c’est une mission que Michael Moore s’est fixée et désigne à l’Amérique. En ce qui le concerne, elle est parfaitement accomplie.
Frédéric Strauss
Télérama n° 3008 - 8 Septembre 2007