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e matin-là, dans la cour d'un lycée parisien, un professeur de lettres royaliste abandonne un instant sa raideur maurrassienne pour partager sa jubilation avec un élève pied-noir.
"L'Algérie française est vengée !", s'écrie-t-il. La veille, dimanche 27 avril 1969, le référendum par lequel Charles de Gaulle appelait les Français à approuver la création de régions et la réforme du Sénat a donné un résultat négatif. Plus de 52 % des suffrages exprimés étaient des bulletins "non". Peu après minuit, le président de la République a fait publier un communiqué indiquant qu'il cessait d'exercer ses fonctions et que sa décision prendrait effet à midi.
/http%3A%2F%2Fmedias.lemonde.fr%2Fmmpub%2Fimg%2Ficn%2Ffl-fen.gif) | Jacques Duclos en campagne | | Regarder la vidéo (en partenariat avec l'INA) La performance électorale de Jacques Duclos en 1969 restera dans les mémoires. Avec 21,27 % des voix au premier tour, le candidat communiste réalise le meilleur score jamais obtenu par le PCF à une élection présidentielle. Le 21 mai 1969, devant plus de 1500 ouvriers des usines Renault de Boulogne-Billancourt, Duclos se présente comme le seul candidat de gauche capable de battre les "frères siamois" de la droite, Alain Poher et Georges Pompidou. Une préfiguration de son appel à l'abstention pour le second tour, Duclos estimant que les "2 P" sont comme "blanc bonnet et bonnet blanc".
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En ce printemps 1969, la France est encore sous le coup du grand remue-ménage de mai-juin 1968. Les augmentations de salaire acceptées par l'Etat et par le patronat dans les accords de Grenelle commencent à être absorbées par l'inflation. La fuite des capitaux, importante pendant les "événements", a repris massivement en novembre. Beaucoup s'attendaient alors à ce que le franc soit dévalué, mais Raymond Barre, vice-président de la Commission européenne, est venu voir de Gaulle à l'Elysée et lui a assuré que la dévaluation pouvait être évitée, à condition que le budget 1969 soit aussi rigoureux que possible. La non-dévaluation a été ressentie comme une victoire, dont se sont félicités aussi bien la CGT que le CNPF (le Medef d'aujourd'hui) et qui a valu un regain de popularité au président de la République. Mais la monnaie devra finalement être dévaluée en août 1969.
Adoptée avec les voix de la majorité et de l'opposition, la loi d'orientation de l'enseignement supérieur, due à l'ingéniosité et au talent de négociateur d'Edgar Faure, est entrée en application. Cette réforme a introduit dans les universités la "participation", seule réponse possible, aux yeux de De Gaulle, au malaise et aux aspirations qui se sont exprimés en mai. Début 1969, le succès des premières élections aux conseils d'université semble lui donner raison.
Pour autant, les organisations d'extrême gauche qui ont fomenté le mouvement de mai ne désarment pas. Qu'elles se réclament du maoïsme, comme la Gauche prolétarienne, ou du trotskisme, comme la Ligue communiste, elles cherchent à quitter le terrain universitaire et à disputer au Parti communiste celui de la classe ouvrière.
En février, la visite à Paris du nouveau président américain, Richard Nixon, a mis du baume au coeur de De Gaulle. Elle a montré que la France, qui accueille depuis un an les pourparlers de paix entre Vietnamiens du Nord et du Sud, reste une puissance de premier plan, malgré les événements de mai et l'affaiblissement de sa monnaie. Mais le général ne peut détourner sa pensée du fossé qui s'est creusé entre le pays et lui l'année précédente.
Son autorité n'est plus assurée depuis que, le 30 mai, cédant à la pression du premier ministre, Georges Pompidou, il a accepté de "différer" un référendum qui aurait mis les Français en demeure de lui renouveler ou de lui retirer leur confiance. La dissolution de l'Assemblée nationale a fait sortir des urnes, en juin, une majorité absolue de sièges pour le parti gaulliste, l'Union des démocrates pour la République (UDR). De Gaulle sait que cette victoire n'est pas la sienne, même si elle a été remportée en son nom. Ayant écarté Pompidou de Matignon et nommé à sa place Maurice Couve de Murville, jusque-là ministre des affaires étrangères, le président de la République constate que cette "chambre introuvable" d'un nouveau genre lui obéit, mais qu'elle est davantage gouvernée par le conservatisme que par le goût de la réforme qui caractérisait les premières années du régime.
Toujours en quête d'une épreuve de vérité entre les Français et lui-même, le général a décidé, en janvier 1969, de provoquer un référendum sur un projet de loi qu'il a fait préparer par Jean-Marcel Jeanneney, ministre d'Etat sans portefeuille. C'est alors que Pompidou, interrogé lors d'un voyage à Rome, confirme son intention d'être candidat à la présidence de la République quand la place sera libre. Chacun - et de Gaulle le premier - a bien compris le message : si les Français répondent non et obligent le président de la République, selon la doctrine qu'il a toujours professée, à se retirer, ce ne sera pas le "chaos", ni le saut dans l'inconnu. Le camp gaulliste dispose d'un héritier naturel, prêt à prendre ses responsabilités.
L'écrivain François Mauriac (1885-1970) a parlé de "suicide en plein bonheur" à propos du 27 avril. De Gaulle semble avoir tout fait pour mobiliser contre lui ses ennemis et ceux qui avaient quelque intérêt à ce qu'il parte. Il a ressuscité le "cartel des non" de 1962, c'est-à-dire l'alliance des partis de droite et de gauche qui s'étaient associés pour refuser d'inscrire dans la Constitution l'élection du président de la République au suffrage universel. Le Parti communiste a aussi appelé à voter non, en 1969 comme en 1962. L'extrême droite des partisans de Vichy et des factieux de l'Algérie française est restée antigaulliste par définition. Et la majorité parlementaire s'est divisée : Valéry Giscard d'Estaing, chef de file des Républicains indépendants, a annoncé "avec regret" qu'il ne pouvait pas se prononcer en faveur du projet de loi. Il s'est même trouvé quelques UDR pour soutenir le non.
Le projet de loi sur la régionalisation, qui modifiait la composition du Sénat et réduisait celui-ci à un rôle consultatif, heurtait de front ce monde des élus et des notables dont les sénateurs sont issus. Un monde auquel de Gaulle s'est imposé, mais qui lui a toujours été ouvertement ou sourdement hostile. Le Sénat et son nouveau président, le démocrate-chrétien Alain Poher, très actif au sein de l'Association des maires de France, sont montés en première ligne dans la bataille pour le non. Le général a retrouvé, sur 29 millions d'électeurs inscrits, les quelque 11 millions de voix qui s'étaient portées sur son nom au premier tour de l'élection présidentielle de 1965. Géographiquement, ce sont les mêmes, avec de très légères variations. Mais 12 millions d'électeurs ont voté non, et les référendums n'ont pas de second tour...
De Gaulle parti, Georges Pompidou se déclare candidat dès le 29 avril. Soutenu aussitôt par l'UDR, il ne laisse d'autre choix à Valéry Giscard d'Estaing que de se rallier, après une tentative du député du Puy-de-Dôme pour convaincre son ancien patron, Antoine Pinay, 77 ans, de reprendre du service. L'héritier du gaullisme obtiendra en outre, plus tard, l'appui de certains dirigeants centristes, en échange de bonnes paroles sur l'Europe et de promesses de maroquins ministériels.
Il ne fait guère de doute que Pompidou va devenir le deuxième président de la Ve République. La gauche, prise au dépourvu par le mouvement de mai et écrasée par les élections de juin 1968, est hors d'état de prétendre au pouvoir. La droite classique n'a pas de concurrent à lui opposer : il est trop tard pour Pinay et trop tôt pour Giscard. L'homme qui a dirigé le gouvernement pendant six ans, le vrai patron de la majorité, celui qui a gagné les élections de 1967 et sauvé le régime en 1968 va donc succéder à de Gaulle. Il avait déjà espéré que celui-ci lui passerait le témoin à l'élection présidentielle de 1965. Ce qui se produit trois ans et demi plus tard n'est au fond, à ses yeux et à ceux d'une grande partie de la droite, que la reconnaissance tardive d'une réalité politique depuis longtemps établie.
/http%3A%2F%2Fmedias.lemonde.fr%2Fmmpub%2Fimg%2Ficn%2Ffl-fen.gif) | Jacques Duclos en campagne | | Regarder la vidéo (en partenariat avec l'INA) La performance électorale de Jacques Duclos en 1969 restera dans les mémoires. Avec 21,27 % des voix au premier tour, le candidat communiste réalise le meilleur score jamais obtenu par le PCF à une élection présidentielle. Le 21 mai 1969, devant plus de 1500 ouvriers des usines Renault de Boulogne-Billancourt, Duclos se présente comme le seul candidat de gauche capable de battre les "frères siamois" de la droite, Alain Poher et Georges Pompidou. Une préfiguration de son appel à l'abstention pour le second tour, Duclos estimant que les "2 P" sont comme "blanc bonnet et bonnet blanc".
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Reste que le départ de De Gaulle après onze ans de règne, s'il n'est pas la révolution rêvée par certains l'année précédente, est un bouleversement. Les Français voient arriver à l'Elysée Alain Poher, qui inaugure les dispositions constitutionnelles sur l'intérim du chef de l'Etat. Sa seule présence dans le palais présidentiel est un événement. Comment vont se comporter les fidèles du général, installés dans les rouages de l'Etat et soudain privés de leur chef suprême ? Le président du Sénat doit procéder à une sorte de "dégaullisation". Il peut compter sur la coopération discrète, mais efficace, de Pompidou, soucieux d'éviter tout incident susceptible de provoquer, dans l'opinion publique, une réaction de rejet contre le parti gaulliste.
Le gouvernement reste en place. Seul le ministre de la justice, René Capitant, ne peut supporter l'idée d'obéir à un autre qu'à de Gaulle et donne sa démission. Poher obtient le départ de Jacques Foccart, l'homme de l'ombre, chargé, à la présidence de la République, des relations avec l'Afrique et de bien des affaires inavouables. Il convoque le président de l'ORTF, Bruno de Leusse, pour lui signifier que les temps ont changé et qu'il serait bon que les téléspectateurs s'en aperçoivent. Il rappelle à l'ordre Michel Debré, alors ministre des affaires étrangères, quand celui-ci prend le conseil des ministres pour un meeting et transforme une communication sur la situation internationale en fulmination contre les Français qui ont osé dire non à de Gaulle.
Tandis que la gauche et l'extrême gauche multiplient les candidatures, la question se pose de savoir si le centre va être absent de la compétition. Le "cartel des non" fait le siège de Poher, qui finit par lâcher, le 7 mai : "Je ne suis pas du tout candidat, je ne souhaite pas l'être, mais j'y serai peut-être obligé." Les sondages de l'IFOP et de la Sofres lui promettent plus de 30 % des voix au premier tour et lui prédisent qu'au second tour, il rassemblera la majorité des électeurs contre Pompidou.
L'effacement de la gauche sert le président du Sénat, qui apparaît comme seul capable de rassembler ceux qui veulent en finir avec le gaullisme. D'ailleurs, il reçoit les encouragements du candidat socialiste, Gaston Defferre, et de l'ancien président du conseil Pierre Mendès France qui a décidé de faire équipe avec le maire de Marseille au premier tour, mais assurera Poher de son soutien au second. Defferre voit dans sa candidature le moyen de faire renaître la "grande fédération" socialo-centriste à laquelle il a dû renoncer en 1965.
Alain Poher se déclare donc candidat le 12 mai. Après avoir envisagé d'abandonner l'intérim présidentiel, il décide de continuer à l'exercer, afin de ne pas laisser le gouvernement sans contrôle. Mais il s'interdit ainsi de faire vraiment campagne. Au reste, ce n'est pas son style. Cet ancien fonctionnaire du ministère des finances, engagé dans la Résistance, devenu maire d'Ablon-sur-Seine en 1945 puis sénateur de Seine-et-Oise (du Val-de-Marne depuis 1968), n'a jamais rencontré d'électeurs, hormis dans sa petite mairie. Le président de la République qu'il se propose d'être serait la réincarnation des présidents de la IVe. On le compare déjà à René Coty.
Seulement, ce n'est plus le Parlement qui élit le chef de l'Etat. Les Français doivent décider s'ils veulent retourner en arrière ou s'ils veulent conserver la présidence de la République inventée par de Gaulle et que Pompidou entend pérenniser, avec pour slogan "le changement dans la continuité". Leur réponse, le 1er juin, est claire : 44,14 % des voix pour Pompidou, 23,38 % pour Poher. Le candidat centriste n'a cessé de reculer, alors que l'ancien premier ministre, s'il a perdu des suffrages gaullistes, en a gagné à droite et dans les terres radicales du Sud-Ouest, auxquelles il a accordé beaucoup d'attention depuis les élections législatives de 1967.
Dès le soir du premier tour, Georges Pompidou appelle Alain Poher à se retirer pour former un bloc démocrate face au candidat communiste. Le centriste hésite : il ne veut pas devenir, au second tour, le candidat d'une opposition qui comprendrait les communistes, mais il ne veut pas, non plus, fondre le centre dans la nouvelle majorité présidentielle. C'est le PCF qui le libère quand il décide d'appeler à l'abstention au second tour, sur le thème : Pompidou-Poher, c'est "blanc bonnet et bonnet blanc". Michel Rocard, dirigeant du PSU (Parti socialiste unifié), et le trotskiste Alain Krivine font de même.
Dès lors, le président du Sénat se lance dans une campagne désespérée, puisque le mot d'ordre du PCF, même imparfaitement suivi par les électeurs, rapproche arithmétiquement Pompidou de la majorité absolue. Il n'empêche : le nouveau président est élu, le 15 juin, avec plus de 57 % des suffrages exprimés, mais les gaullistes devront compter avec un fort potentiel d'opposition "centriste", dont un certain Valéry Giscard d'Estaing saura faire le meilleur usage le moment venu
Patrick Jarreau (avec la collaboration de Thomas Wieder)