
Pour compléter notre analyse des inégalités, il nous reste donc à traiter des relations entre l'égalité et la justice sociale. Nous avons vu qu'il y a encore beaucoup d'inégalités dans la société moderne, ce qui pose la question de leur justification : au nom de quoi tolère-t-on des inégalités ? Pour comprendre ce problème, nous allons d'abord étudier ce qu'on appelle l'idéal égalitaire, c'est-à-dire la conception de l'égalité qui prévaut dans nos sociétés démocratiques, ce vers quoi on tend - sans forcément l'atteindre d'ailleurs (§ 3.1). Nous verrons alors que l'égalité et la justice peuvent être deux choses différentes, et que l'on peut parfois accepter des inégalités parce qu'elles sont plus justes que l'égalité (§ 3.2). Enfin, nous nous interrogerons sur l'impact économique des inégalités, parce qu'on peut aussi justifier l'inégalité (ou l'égalité) parce qu'elle accélère la croissance, et donc profite à tout le monde (§ 3.3).
Pourquoi parler « d'idéal égalitaire » ? D'abord parce que l'égalité n'est jamais pleinement atteinte dans la réalité. Ensuite parce que, malgré tout, elle reste une valeur très partagée, un « idéal » qu'il faut atteindre. Mais, si l'égalité n'est jamais accomplie, pourquoi reste-t-elle un objectif ? Et si elle est si communément partagée comme valeur, pourquoi reste-t-elle si difficile à réaliser ? C'est cette contradiction apparente que nous allons maintenant essayer de comprendre.
Vous avez sans doute l'habitude d'associer la démocratie à la liberté, notamment la liberté de parole, d'opinion, et la liberté de vote. Or, vous avez sûrement remarqué que, depuis le début de cette section, nous associons systématiquement la démocratie à l'égalité. Pourquoi ?
Égalité donc, mais égalité de quoi ? Il est tout à fait nécessaire de poser la question. En effet, on va voir qu'il y a plusieurs façons de concevoir l'égalité, et que ces différentes conceptions ne sont pas toujours compatibles. Bien plus, l'égalité dans un domaine entraîne souvent l'inégalité dans un autre : ainsi, le principe « à travail égal, salaire égal » est un principe égalitaire bien accepté dans nos sociétés, mais qui débouche sur des inégalités, puisqu'il conduit à ce que les salaires soient inégaux quand le travail n'est pas le même. Alors de quelle égalité parle-t-on ?
On a donc là trois définitions bien différentes de l'égalité. Pour les mémoriser, on peut prendre la métaphore d'une compétition sportive, par exemple courir le 100 m : il y a égalité des droits si on accorde à chacun le droit de participer à la course, égalité des chances si on veille à ce que personne ne dispose d'avantage avant la course (par le dopage ou en mordant sur la ligne de d épart), et égalité réelle si tout le monde arrive en même temps sur la ligne d'arrivée. On voit bien que ces trois formes d'égalité ne sont pas forcément compatibles. Ainsi, si l'on veut assurer l'égalité réelle dans le résultat de la course, il faudra imposer des handicaps aux plus rapides, et l'égalité des chances ne sera plus respectée.
Nous allons maintenant nous poser la question des relations entre l'égalité, dont nous parlons depuis le début de ce chapitre, et la justice sociale, c'est-à-dire que nous allons nous demander si l'égalité est une bonne chose pour la société et les individus qui y vivent. C'est une interrogation qui doit vous paraître curieuse, parce que traditionnellement, nous considérons que ce qui est égal est juste. Mais c'est là un préjugé trompeur, parce que la relation entre égalité et justice sociale est bien plus complexe, comme nous allons le voir dans un premier temps.
En fait, il ne faut pas s'étonner de ce que l'égalité ne soit pas toujours juste, puisque nous avons vu précédemment qu'il y a plusieurs sortes d'égalité, et qu'elles ne sont pas toujours compatibles entre elles. Ainsi, quand on essaie d'atteindre une forme d'égalité, on est souvent obligé de renoncer à une autre forme. Par exemple, rechercher l'égalité des chances amène souvent à renoncer à l'égalité des résultats puisque les individus sont différents. Ce n'est donc pas tant que l'égalité est injuste et l'inégalité juste, mais plutôt que pour juger de la justice sociale il faut se demander d'abord quel type d'égalité on poursuit, et pour qui. C'est cette complexité de la relation entre égalité et justice sociale qui a amené l'Etat à redéfinir parfois les modalités de sa politique sociale.
On a vu que promouvoir l'égalité a parfois des conséquences inégales du fait de l'inégalité des conditions initiales et de l'inégalité des chances. D'autre part, la croissance ralentie que connaissent les pays développés depuis le début des années 80 limite les moyens financiers de l'Etat et l'oblige à se poser la question de l'efficacité, du point de vue de l'idéal égalitaire, des mesures qu'il met en œuvre. Résultat : l'intervention de l'Etat a été assez nettement infléchie et l'on peut penser que d'autres inflexions viendront, en particulier dans le domaine des services publics.
Conclusion : La complexité de la notion d'égalité rend donc difficile la définition et la mise en œuvre de l'idéal égalitiare. Cela débouche sur un débat nécessaire à propos du contenu de la notion de justice sociale et de la nature de l'intervention de l'Etat pour lutter contre les inégalités.
Nous avons essayé de voir à quelles conditions il pouvait être juste de lutter contre les inégalités, mais nous ne nous sommes encore pas demandé s'il fallait réellement lutter contre les inégalités. La question, là encore, peut paraître paradoxale, voire scandaleuse, mais elle est utile parce qu'elle nous amène à nous interroger sur les éventuels effets bénéfiques des inégalités. Plus spécifiquement, les économistes montrent que certaines inégalités semblent bien être favorables à la croissance, voire même selon certains, indispensables.
Il y a là trois arguments différents soutenant l'idée que les inégalités sont économiquement efficaces. Nous allons les voir successivement.
Au total, on voit donc que les inégalités, certaines inégalités, peuvent être favorables à la croissance économique en incitant les acteurs économiques à adopter des comportements favorables à la croissance. Mais est-ce toujours le cas ?
Il peut paraître paradoxal, au vu de ce qu’on a dit précédemment, de soutenir quel’inégalité décourage l’effort individuel.Il y a pourtant des arguments forts quipeuvent être avancés à l’appui de cette thèse :