Quand on se demande quelle est la source de quelque chose, cela signifie que l'on recherche son origine. Pourquoi rechercher l'origine de la croissance économique ? Bien sûr, parce que tous les pays courent après et souhaitent obtenir la croissance économique la plus élevée possible. Identifier les sources de la croissance sera donc notre premier objectif dans ce paragraphe. Mais quand nous aurons vu comment la croissance peut advenir, nous devrons nous demander si on a bien raison de courir après cette croissance, autrement dit ce qui pourrait, ou devrait, limiter cette poursuite.
D'où vient la croissance économique, c'est-à -dire comment expliquer l'augmentation des quantités produites ? Il faut remonter bien sûr aux facteurs de production, capital et travail, et surtout à l'efficacité de leur combinaison repérée par la productivité. Ensuite, nous essaierons d'évaluer la proportion dans laquelle chacun des facteurs intervient.
Le travail est apporté par les hommes (et les femmes !) : il s'agit de l'activité qu'ils mettent au service de la production de biens et services. La quantité de travail effectivement utilisée est mesurée par la population active occupée. Si celle-ci augmente dans un pays, il est logique que la production augmente, toutes choses égales par ailleurs. Il y aura donc croissance économique.
Remarquons que, dans les sociétés modernes, seul le travail rémunéré est pris en compte : l'activité des bénévoles, même s'ils passent de nombreuses heures, par exemple à animer un club de loisirs ou de sport, n'est pas considérée comme du travail, tout comme le ménage fait par une mère de famille (alors que cela serait du travail si cette femme faisait le ménage dans une école, par exemple, ou dans une autre famille en étant payée et déclarée).
Si le travail est toujours nécessaire pour produire, il est toutefois possible d'accroître la production sans augmenter la quantité de travail utilisée, à condition d'améliorer l'efficacité du travail, ce que l'on appelle plus souvent la productivité du travail. Dans les paragraphes suivants, nous allons présenter les trois éléments qui apparaissent comme essentiels pour expliquer l'augmentation de la productivité du travail. On les sépare pour les présenter, mais il faut bien souligner qu'ils s'accompagnent mutuellement les uns les autres.
Répartir le travail entre les travailleurs et les spécialiser permet d'augmenter la productivité. Avant de montrer comment, on rappellera en quoi consiste cette division technique du travail.
Au total donc, la division technique du travail augmente la productivité et permet de produire de beaucoup plus grandes quantités dans le même temps. Pour être mise en Å“uvre, elle suppose des transformations dans l'organisation du travail. Nous verrons plus précisément dans le chapitre suivant comment ces transformations génèrent une hausse de la productivité du travail et donc la croissance des quantités produites.
Titre : Taux de croissance annuel moyen (TCAM) du PIB et décomposition de ce taux selon les facteurs de production à l'origine de la croissance.
| Etats-Unis | Japon | France | ||||
| 1960-1973 | 1973-1990 | 1960-1973 | 1973-1990 | 1960-1973 | 1973-1990 | |
| TCAM du P.I.B. (en %) | 3.8 | 2.5 | 9.5 | 4.0 | 5.9 | 2.4 |
| Facteur travail | 1.0 | 1.0 | 0.4 | 0.3 | 0.3 | - 0.4 |
| Facteur capital | 1.1 | 1.1 | 3.5 | 2.0 | 1.6 | 1.1 |
| Résidu | 1.7 | 0.4 | 5.6 | 1.7 | 4.0 | 1.7 |
Source : à partir de V. Coudert, " Croissance et démographie dans les pays industrialisés ", Economie prospective internationale, n°52, 4ème trimestre 1992, La Documentation Française.
On voit évidemment sur la première ligne de ce tableau la croissance très rapide qu'ont connue les pays développés entre 1960 et 1973 et le ralentissement qui a suivi cette période (observez cependant que les taux de croissance annuels moyens du P.I.B. restent nettement positifs entre 1973 et 1990). Mais ce n'est pas vraiment la question qui nous intéresse ici. Comment cette croissance a-t-elle été obtenue, quelles ont été ses sources ?
En conclusion, on peut dire que l'amélioration de l'efficacité des facteurs de production est essentielle pour expliquer la croissance. Cependant, d'autres éléments jouent un rôle non négligeable, en particulier le comportement des différents agents économiques, en particulier les entreprises et l'Etat.
Disposer de facteurs de production dans une certaine quantité et/ou dans une certaine qualité, c'est une chose. Mais cela ne détermine pas à coup sûr un certain taux de croissance économique. De la même manière, on vient de voir que le progrès technique pouvait engendrer de la croissance, mais d'où vient-il ce progrès technique ? Il ne tombe pas du ciel. Il y a donc d'autres éléments à prendre en compte, des éléments qui relèvent du comportement, de l'attitude des agents. Qui sont ces acteurs de la vie économique et sociale dont nous parlons ici ? Il s'agit bien sûr des entrepreneurs (qui sont à l'origine des décisions concernant la mise en œuvre du progrès technique ou la combinaison des facteurs de production). Mais pas seulement : il y a aussi l'Etat et les administrations publiques qui construisent le cadre juridique et réglementaire qui encadre la vie économique et sociale, il y a aussi les grands idéaux qui sous-tendent les comportements des membres de la société, ce que l'on appelle en sociologie les valeurs. Nous étudierons successivement le rôle de ces trois éléments.
Le rôle de l'entrepreneur est essentiel du point de vue de la croissance économique car c'est l'entrepreneur qui choisit la combinaison productive, c'est lui aussi qui prend les décisions d'investissement ou celles concernant la recherche sur des produits nouveaux, par exemple.
L'esprit d'entreprise et la recherche du profit sont donc essentiels dans le mécanisme de croissance de nos sociétés. Il est nécessaire que les entreprises soient bien gérées pour que les facteurs de production soient utilisés efficacement. Il est aussi nécessaire que règne une certaine " confiance " dans l'avenir pour que des individus prennent le risque de lancer les nouvelles productions qui feront la croissance économique.
Au total, donc, l'Etat, par les investissements publics, joue un rôle très important dans la croissance en finançant la formation de la main d'œuvre et la recherche scientifique, en développant les infrastructures, en particulier de communication, en construisant le cadre juridique permettant au marché de fonctionner correctement, en assumant les tâches considérées comme essentielles par la société et qui ne pourrait pas l'être par le marché.
La croissance est également tributaire des grands idéaux qui sous-tendent le comportement des membres de la société. La culture a donc quelque chose à voir avec la croissance. En effet, comment expliquer que, à un moment donné de leur histoire, des peuples se soient mis à accumuler du capital, et pas d'autres, apparemment aussi bien dotés en facteurs de production que les premiers. Les normes et les valeurs en vigueur dans une société influencent l'ensemble des comportements, donc évidemment les comportements économiques.
Le sociologue allemand Max Weber (1864-1920) a soutenu l'idée que les valeurs véhiculées par le protestantisme avaient involontairement favorisé le développement du capitalisme dans les pays anglo-saxons, à la fois parce que les préceptes de leur religion poussaient les protestants à épargner et à investir et accordaient une grande valeur au travail, à l'activité professionnelle, et parce qu'une grande confiance et une grande solidarité les unissaient, d'où la création de sortes de réseaux unissant des entreprises industrielles et des banques, ce qui étaient très favorable à la croissance. Prendre en compte les valeurs pour expliquer la croissance ne doit cependant pas conduire à en faire l'explication ultime : les valeurs se conjuguent avec l'ensemble des structures de la société. Ce qui compte sans doute le plus, c'est le climat qu'instaurent à la fois les valeurs et l'organisation politique dans une société : la croissance économique a besoin à la fois de stabilité (pour que l'on puisse prévoir les effets des décisions prises aujourd'hui) et de possibilité de transformations (puisque la croissance en génère).
Faut-il chercher à tout prix à accélérer la croissance économique, le pourra-t-on même ? Ce sont les deux questions que nous allons aborder ici : d'abord, quelle signification accorder à l'obtention d'un taux élevé de croissance économique, ensuite pourra-t-on durablement soutenir cette croissance économique rapide ?
Avant d'entamer la présentation de ces deux questions, il faut rappeler que l'indicateur mesurant la croissance économique est le taux de croissance annuel du P.I.B. . Le P.I.B. est un agrégat de la comptabilité nationale dont la construction, comme celle de tous les indicateurs, n'est pas sans poser des problèmes. De ce fait, la croissance économique ainsi mesurée n'est peut-être pas complètement fidèle à ce qui se passe dans la réalité et les comparaisons que l'on fait entre les pays peuvent aussi être biaisées.
Pour des raisons assez claires, la réponse à cette question est négative, comme nous allons le voir. Alors à quelles conditions la croissance pourrait-elle être soutenable dans l'avenir ? C'est ce que nous verrons ensuite.
Comment imposer les exigences du développement durable aux pays et aux entreprises (et même aux consommateurs, en particulier dans les pays développés) ? C'est une question éminemment politique. Des conférences internationales se réunissent périodiquement pour essayer de traiter ces questions. Mais leur succès est tout relatif. Le protocole de Kyoto (1997), par exemple, qui a été signé par bon nombre de pays et qui vise à limiter l'émission de gaz à effet de serre est encore à peine mis en vigueur. Pourtant, " pour stabiliser les perturbations apportées à l'atmosphère, il faudrait diviser par 2 ou 3 les émissions mondiales de gaz. Or celles-ci continuent d'augmenter ! " (D. Plihon, " Le développement durable : le défi du XXIè siècle ", Ecoflash n°176, mars 2003). Les Etats-Unis, qui polluent beaucoup, ont refusé de l'appliquer en ce qui les concerne. Cela signifie que, pour le moment, il n'y a pas d'autorité mondiale capable d'imposer que soient prises en compte les nécessités du développement durable.